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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT pascaldiv>
<IDENT_AUTEURS pascalb>
<IDENT_COPISTES dubreucqe>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Lettres (sur le vide, aux Roannez,...)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Pascal, Blaise>
<COPISTE Eric Dubreucq (dubreucq@cnam.fr)>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER pascaldiv1 --------------------------------
TABLE : LETTRES SUR LE VIDE :
LETTRE DE BLAISE PASCAL AU PÈRE NOËL
LETTRE DE PASCAL A M. LE PAILLEUR, AU SUJET DU P. NOËL, JÉSUITE
LETTRES AUX ROANNEZ
LETTRES DIVERSES
***************
I. LETTRE DE BLAISE PASCAL AU PÈRE NOËL
Au très bon révérend père Noël, Recteur, de la Société de Jésus, de Paris.
Mon très révérend père,
L'honneur que vous m'avez fait de m'écrire me fait rompre le dessein que
j'avais fait de ne résoudre aucune des difficultés que j'ai rapportées dans mon
abrégé, que dans le traité entier où je travaille; car, puisque les civilités de
votre lettre sont jointes aux objections que vous m'y faites, je ne puis
partager ma réponse, ni reconnaître les unes, sans satisfaire aux autres.
Mais, pour le faire avec plus d'ordre, permettez-moi de vous rapporter une
règle universelle, qui s'applique à tous les sujets particuliers, où il s'agit
de reconnaître la vérité. Je ne doute pas que vous n'en demeuriez d'accord,
puisqu'elle est reçue généralement de tous ceux qui envisagent les choses sans
préoccupation; et qu'elle fait la principale de la façon dont on traite les
sciences dans les écoles, et celle qui est en usage parmi les personnes qui
recherchent ce qui est véritablement solide et qui remplit et satisfait
pleinement l'esprit: c'est qu'on ne doit jamais porter un jugement décisif de la
négative ou de l'affirmative d'une proposition, que ce que l'on affirme ou nie
n'ait une de ces deux conditions: savoir, ou qu'il paraisse si clairement et si
distinctement de soi-même aux sens ou à la raison, suivant qu'il est sujet à
l'un ou à l'autre, que l'écrit n'ait aucun moyen de douter de sa certitude, et
c'est ce que nous appelons principes ou axiomes; comme, par exemple, "à choses
égales on ajoute choses égales, les touts seront égaux", ou qu'il se déduise par
des conséquences infaillibles et nécessaires de tels principes ou axiomes, de la
certitude desquels dépend toute celle des conséquences qui en sont bien tirées;
comme cette pro position, les trois angles d'un triangle sont égaux à deux
angles droits, qui, n'étant pas visible d'elle-même, est démontrée évidemment
par des conséquences infaillibles de tels axiomes. Tout ce qui aune de ces deux
conditions est certain et véritable, et tout ce qui n'en a aucune passe pour
douteux et incertain. Et nous portons un jugement décisif des choses de la
première sorte et laissons les autres dans l'indécision, si bien que nous les
appelons, suivant leur mérite, tantôt vision, tantôt caprice, parfois fantaisie,
quelque fois idée, et tout au plus belle pensée, et parce qu'on ne peut les
affirmer sans témérité, nous penchons plutôt vers la négative: prêts néanmoins
de revenir à l'autre, si une démonstration évidente nous en fait voir la vérité.
Et nous réservons pour les mystères de la foi, que le Saint-Esprit a lui-même
révélés, cette soumission d'esprit qui porte notre croyance à des mystères
cachés aux sens et à la raison.
Cela posé, je viens à votre lettre, dans les premières lignes de laquelle,
pour prouver que cet espace est corps, vous vous servez de ces termes: Je dis
que c'est un corps, puisqu'il a les actions d'un corps, qu'il transmet la
lumière avec réfractions et réflexions, qu'il apporte du retardement et du
renouvellement d'un autre corps; où je remarque que, dans le dessein que vous
avez de prouver que c'est un corps vous prenez pour principes deux choses: la
première est qu'il transmet la lumière avec réfractions et réflexions; la
seconde, qu'il retarde le mouvement d'un corps. De ces deux principes, le
premier n'a paru véritable à aucun de ceux qui l'ont voulu éprouver, et nous
avons toujours remarqué, au contraire, que le rayon qui pénètre le verre et cet
espace, n'a point d'autre réfraction que celle que lui cause le verre, et
qu'ainsi, si quelque matière le remplit, elle ne rompt en aucune sorte le rayon,
ou sa réfraction n'est pas perceptible; de sorte que, comme il est sans doute
que vous n'avez rien éprouvé de contraire, je vois que le sens de vos paroles
est que le rayon réfléchi, ou rompu par le verre, passe à travers cet espace;
peine et de temps les plus grandes choses que les petites; quelques uns l'ont
faite de même substance que le ciel et les éléments; et les autres, d'une
substance différente, suivant leur fantaisie, parce qu'ils en disposaient comme
de leur ouvrage.
Que si on leur demande, comme à vous, qu'ils nous fassent voir cette matière,
ils répondent qu'elle n'est pas visible; si l'on demande qu'elle Tende quelque
son, ils disent qu'elle ne peut être ouïe, et ainsi de tous les autres sens; et
pensent avoir beaucoup fait, quand ils ont pris les autres dans l'impuissance de
montrer qu'elle n'est pas, en s'ôtant à eux-mêmes tout pouvoir de leur montrer
qu'elle est.
Mais nous trouvons plus de sujet de nier son existence, parce qu'on ne peut
pas la prouver, que de la croire par la seule raison qu'on ne peut montrer
qu'elle n'est pas.
Car on peut les croire toutes ensemble, sans faire de la nature un monstre,
et comme la raison ne peut pencher plus vers une que vers l'autre, à cause
qu'elle les trouve également éloignées, elle les refuse toutes, pour se défendre
d'un injuste choix.
Je sais que vous pouvez dire que vous n'avez pas fait tout seul cette
matière, et que quantité de Physiciens y avaient déjà travaillé; mais sur les
sujets de cette matière, nous ne faisons aucun fondement sur les autorités:
quand nous citons les auteurs, nous citons leurs démonstrations, et non pas
leurs noms; nous n'y avons nul égard que dans les matières historiques; si bien
que si les auteurs que vous alléguez disaient qu'ils ont vu ces petits corps
ignés, mêlés parmi l'air, je déférerais assez à leur sincérité et à leur
fidélité, pour croire qu'ils sont véritables, et je les croirais comme
historiens; mais, puisqu'ils disent seulement qu'ils pensent que l'air en est
composé, vous me permettrez de demeurer dans mon premier doute.
Enfin, mon P., considérez, je vous prie, que tous les hommes en semble ne
sauraient démontrer qu'aucun corps succède à celui qui quitte l'espace vide en
apparence, et qu'il n'est pas possible encore à tous }es hommes de montrer que,
quand l'eau y remonte, quelque corps en soit sorti. Cela ne suffirait-il pas,
suivant vos maximes, pour assurer que cet espace est vide? Cependant je dis
simplement que mon sentiment est qu'il est vide, et jugez si ceux qui parlent
avec tant de retenue d'une chose où ils ont droit de parler avec tant
d'assurance pourront faire un jugement décisif de l'existence de cette matière
ignée, si douteuse et si peu établie
Après avoir supposé cette matière avec toutes les qualités que vous avez
voulu lui donner, vous rendez raison de quelques-unes de mes expériences. Ce
n'est pas une chose bien difficile d'expliquer comment un effet peut être
produit, en supposant la matière, la nature et les qualités de sa cause:
cependant il est difficile que ceux qui se les figurent, se défendent d'une
vaine complaisance, et d'un charme secret qu'ils trouvent dans leur invention,
principalement quand ils les ont si bien ajustées, que, des imaginations qu'ils
ont supposées, ils concluent nécessairement des vérités déjà évidentes.
Mais je me sens obligé de vous dire deux mots sur ce sujet; c'est que toutes
les fois que, pour trouver la cause de plusieurs phénomènes connus, on pose une
hypothèse, cette hypothèse peut être de trois sortes.
Car quelquefois on conclut un absurde manifeste de sa négation, et alors
l'hypothèse est véritable et constante; ou bien on conclut un absurde manifeste
de son affirmation, et lors l'hypothèse est tenue pour fausse; et lorsqu'on n'a
pu encore tirer d'absurde, ni de sa négation, ni de son affirmation, l'hypothèse
demeure douteuse; de sorte que, pour faire qu'une hypothèse soit évidente, il ne
suffit pas que tous les phénomènes s'en ensuivent, au lieu que, s'il s'ensuit
quelque chose de contraire à un seul des phénomènes, cela suffit pour assurer de
sa fausseté.
Par exemple, si l'on trouve une pierre chaude sans savoir la cause de sa
chaleur, celui-là serait-il tenu en avoir trouvé la véritable, qui raisonnerait
de cette sorte: Présupposons que cette pierre ait été mise dans un grand feu,
dont on l'ait retirée depuis peu de temps; donc cette pierre doit être encore
chaude: or elle est chaude; par conséquent elle a été mise au feu? Il faudrait
pour cela que le feu fût l'unique cause de sa chaleur; mais comme elle peut pro
céder du soleil et de la friction, sa conséquence serait sans force. Car comme
une même cause peut produire plusieurs effets différents, un même effet peut
être produit par plusieurs causes différentes C'est ainsi que, quand on discourt
humainement du mouvement, de la stabilité de la terre, tous les phénomènes des
mouvements et rétrogradations des planètes, s'ensuivent parfaitement des
hypothèses de Ptolémée, de Tycho, de Copernic et de beaucoup d'autres qu'on peut
faire, de toutes lesquelles une seule peut être et que de là et de ce que les
corps y tombent avec temps, vous voulez conclure qu'une matière le remplit, qui
porte cette lumière et cause ce retardement.
Mais, mon R. P., si nous rapportons cela à la méthode de raisonner dont nous
avons parlé, nous trouverons qu'il faudrait auparavant être demeuré d'accord de
la définition de l'espace vide, de la lumière et du mouvement, et montrer par la
nature de ces choses une contradiction manifeste dans ces propositions: "Que la
lumière pénètre un espace vide, et qu'un corps s'y meut avec temps." Jusque-là
votre preuve ne pourra subsister; et puisque outre [cela] la nature de la
lumière est inconnue, et à vous, et à moi; que de tous ceux qui ont essayé de la
définir, pas un n'a satisfait aucun de ceux qui cherchent les vérités palpables,
et qu'elles nous demeurent être éternellement inconnue, je vois que cet argument
demeurera longtemps sans recevoir la force qui lui est nécessaire pour devenir
convaincant.
Car considérez, je vous prie, comment il est possible de conclure
infailliblement que la nature de la lumière est telle qu'elle ne peut subsister
dans le vide, lorsque l'on ignore la nature de la lumière. Que si nous la
connaissions aussi parfaitement que nous l'ignorons, nous connaîtrions,
peut-être, qu'elle subsisterait dans le vide avec plus d'éclat que dans aucun
autre médium, comme nous voyons qu'elle augmente sa force, suivant que le médium
où elle est, devient plus rare, et ainsi en quelque sorte plus approchant du
néant. Et si nous savions celle du mouvement, je ne fais aucun doute qu'il ne
nous parût qu'il dût se faire dans le vide avec presque autant de temps, que
dans l'air, dont l'irrésistance paraît dans l'égalité de la chute des corps
différemment pesant.
C'est pourquoi, dans le peu de connaissance que nous avons de la nature de
ces choses, si, par une semblable liberté, je conçois une pensée, que je donne
pour principe, je puis dire avec autant de raison: la lumière se soutient dans
le vide, et le mouvement s'y fait avec temps; ou la lumière pénètre l'espace
vide en apparence, et le mouvement s'y fait avec temps; donc il peut être vide
en effet.
Ainsi remettons cette preuve au temps où nous aurons l'intelligence de la
nature de la lumière. Jusque-là je ne puis admettre votre principe, et il vous
sera difficile de le prouver; et ne tirons point, je vous prie, de conséquences
infaillibles de la nature d'une chose, lorsque nous l'ignorons: autrement je
craindrais que vous ne fussiez pas d'accord avec moi des conditions nécessaires
pour rendre une démonstration parfaite, et que vous n'appelassiez certain ce que
nous n'appelons que douteux.
Dans la suite de votre lettre, comme si vous aviez établi invinciblement que
cet espace vide est un corps, vous ne vous mettez plus en peine que de chercher
quel est ce corps; et pour décider affirmativement quelle matière le remplit,
vous commencez par ces ter mes: "Présupposons que, comme le sang est mêlé de
plusieurs liqueurs qui le composent, ainsi l'air est composé d'air et de feu et
des quatre éléments qui entrent en la composition de tous les corps de la
nature." Vous présupposez ensuite que ce feu peut être séparé de l'air, et qu'en
étant séparé, il peut pénétrer les pores du verre; présupposez encore qu'en
étant séparé, il a inclinaison à y retourner, et encore qu'il y est sans cesse
attiré; et vous expliquez ce discours, assez intelligible de soi-même, par des
comparaisons, que vous y ajoutez. `
Mais, mon P., je crois que vous donnez cela pour une pensée, et non pas pour
une démonstration; et quelque peine que j'aie d'accommoder la pensée que j'en ai
avec la fin de votre lettre, je crois que, si vous vouliez donner des preuves,
elles ne seraient pas si peu fondées. Car en ce temps où un si grand nombre de
personnes savantes cherchent avec tant de soin quelle matière remplit cet
espace; que cette difficulté agite aujourd'hui tant d'esprits: j'aurais peine à
croire que, pour apporter une solution si désirée à un grand et si juste doute,
vous ne donnassiez autre chose qu'une matière, dont vous supposez non seulement
les qualités, mais encore l'existence même; de sorte que, qui présupposera le
contraire, tirera une conséquence contraire aussi nécessairement. Si cette façon
de prouver est reçue, il ne sera plus difficile de résoudre les plus grandes
difficultés. Et le flux de la mer et l'attraction de l'aimant deviendront aisés
à comprendre, s'il est permis de faire des matières et des qualités exprès.
Car toutes les choses de cette nature, dont l'existence ne se manifeste à
aucun des sens, sont aussi difficiles à croire, qu'elles sont faciles à
inventer. Beaucoup de personnes, et des plus savantes même de ce temps, m'ont
objecté cette même matière avant vous, (mais comme une simple pensée, et non pas
comme une vérité constante), et c'est pourquoi j'en ai fait mention dans mes
propositions. D'autres, pour remplir de quelque matière l'espace vide, s'en sont
figuré une dont ils ont rempli tout l'univers, parce que l'imagination a cela de
propre, qu'elle produit avec aussi peu de véritable. Mais qui osera faire un si
grand discernement, et qui pourra, sans danger d'erreur, soutenir l'une au
préjudice des autres, comme, dans la comparaison de la pierre, qui pourra, avec
opiniâtreté maintenir que le feu ait causé sa chaleur, sans se rendre ridicule?
Vous voyez par là qu'encore que de votre hypothèse s'ensuivissent tous les
phénomènes de mes expériences, elle serait de la nature des autres; et que,
demeurant toujours dans les termes de la vraisemblance, elle n'arriverait jamais
à ceux de la démonstration. Mais j'espère vous faire un jour voir plus au long,
que de son affirmation s'ensuivent absolument les choses contraires aux
expériences. Et pour vous en toucher ici une en peu de mots: s'il est vrai,
comme vous le supposez, que cet espace soit plein de cet air, plus subtil et
igné, et qu'il ait l'inclination que vous lui donnez, de rentrer dans l'air d'où
il est sorti, et que cet air extérieur ait la force de le retirer comme une
éponge pressée, et que ce soit par cette attraction mutuelle que le vif argent
se tienne suspendu, et qu'elle le fait remonter même quand on incline le tuyau:
il s'ensuit nécessairement que, quand l'espace vide en apparence sera plus
grand, une plus grande hauteur de vif argent doit être suspendue (contre ce qui
paraît dans les expériences). Car puisque toutes les parties de cet air
intérieur et extérieur ont cette qualité attractive, il est constant, par toutes
les règles de la mécanique, que leur quantité, augmentée à même mesure que
l'espace, doit nécessairement augmenter leur effet, comme une grande éponge
pressée attire plus d'eau qu'une petite.
Que si, pour résoudre cette difficulté, vous faites une seconde supposition;
et que vous fassiez encore une qualité exprès pour sauver cet inconvénient, qui,
ne se trouvant pas encore assez juste, vous oblige d'en figurer une troisième
pour sauver les deux autres sans aucune preuve, sans aucun établissement: je
n'aurai jamais autre chose à vous répondre, que ce que je vous ai déjà dit, ou
plu tôt je croirai y avoir déjà répondu.
Mais, mon P., quand je dis ceci, et que je préviens en quelque sorte ces
dernières suppositions, je fais moi-même une supposition fausse: ne doutant pas
que, s'il part quelque chose de vous, il sera appuyé sur des raisons
convaincantes, puisque autrement ce serait imiter ceux qui veulent seulement
faire voir qu'ils ne manquent pas de paroles.
Enfin, mon P., pour reprendre toute ma réponse, quand il serait vrai que cet
espace fût un corps (ce que je suis très éloigné de vous
accorder), et que l'air serait rempli d'esprits ignés (ce que je ne trouve
pas simplement vraisemblable), et qu'ils auraient les qua lités que vous leur
donnez (ce n'est qu'une pure pensée, qui ne paraît évidente ni à vous, ni à
personne): il ne s'ensuivrait pas de là que l'espace en fût rempli Et quand il
serait vrai encore qu'en supposant qu'il en fût plein (ce qui ne paraît en façon
quelconque), on pourrait en déduire tout ce qui paraît dans les expériences: le
plus favorable jugement que l'on pourrait faire de cette opinion, serait de la
mettre au rang des vraisemblables. Mais comme on en conclut nécessairement des
choses contraires aux expériences, jugez quelle place elle doit tenir entre les
trois sortes d'hypothèses dont nous avons parlé tantôt.
Vers la fin de votre lettre, pour définir le corps, vous n'en expliquez que
quelques accidents, et encore respectifs, comme de haut, de bas, de droite, de
gauche, qui font proprement la définition de l'espace, et qui ne conviennent au
corps qu'en tant qu'il occupe de l'espace. Car, suivant vos auteurs mêmes, le
corps est défini ce qui est composé de matière et de forme; et ce que nous
appelons un espace vide, est un espace ayant longueur, largeur et profondeur,
immobile et capable de recevoir et contenir un corps de pareille longueur et
figure; et c'est ce qu'on appelle solide en géométrie, où l'on ne considère que
les choses abstraites et immatérielles. De sorte que la différence essentielle
qui se trouve entre l'espace vide et le corps, qui a longueur, largeur et
profondeur, est que l'un est immobile et l'autre mobile; et que l'un peut
recevoir au dedans de soi un corps qui pénètre ses dimensions, au lieu que
l'autre ne le peut; car la maxime que la pénétration de dimensions est
impossible, s'entend seulement des dimensions de deux corps matériels; autrement
elle ne serait pas universellement reçue. D'où l'on peut voir qu'il y a autant
de différence entre le néant et l'espace vide, que de l'espace vide au corps
matériel; et qu'ainsi l'espace vide tient le milieu entre la matière et le
néant. C'est pourquoi la maxime d'Aristote dont vous parlez, que les non êtres
ne sont point différents, s'entend du véritable néant, et non pas de l'espace
vide.
Je finis avec votre lettre, où vous dites que vous ne voyez pas que la
quatrième de mes objections, qui est qu'une matière inouïe et connue à tous les
sens, remplit cet espace, soit d'aucun physicien.
De quoi j'ai à vous répondre que je puis vous assurer du contraire,
puisqu'elle est d'un des plus célèbres de votre temps, et que vous avez pu voir
dans ses écrits, qui établit dans tout l'univers une matière universelle,
imperceptible et inouïe, de pareille substance que le ciel et les éléments; et
de plus, qu'en examinant la vôtre, j'ai trouvé qu'elle est si imperceptible, et
qu'elle a des qualités si inouïes, c'est-à-dire qu'on ne lui avait jamais
données, que je trouve qu'elle est de même nature.
La période qui précède vos dernières civilités, définit la lumière en ces
termes: la lumière est un mouvement luminaire de rayons composés de corps
lucides, c'est-à-dire lumineux; où j'ai à vous dire qu'il me semble qu'il
faudrait avoir premièrement défini ce que c'est que luminaire, et ce que c'est
que corps lucide ou lumineux: car jusque-là je ne puis entendre ce que c'est que
lumière. Et comme nous n'employons jamais dans les définitions le terme du
défini, j'aurais peine à m'accommoder à la vôtre, qui dit que la lumière est un
mouvement luminaire des corps lumineux. Voilà, mon P., quels sont mes
sentiments, que je soumettrai toujours aux vôtres.
Au reste, on ne peut vous refuser la gloire d'avoir soutenu la physique
péripatéticienne, aussi bien qu'il est possible de le faire; et j e trouve que
votre lettre n'est pas moins une marque de la faiblesse de l'opinion que vous
défendez, que de la vigueur de votre esprit.
Et certainement l'adresse avec laquelle vous avez défendu l'impossibilité du
vide dans le peu de force qui lui reste, fait aisément juger qu'avec un pareil
effort, vous auriez invinciblement établi le sentiment contraire dans les
avantages que les expériences lui donnent.
Une même indisposition m'a empêché d'avoir l'honneur de vous voir et de vous
écrire de ma main. C'est pourquoi je vous prie d'excuser les fautes qui se
rencontreront dans cette lettre, surtout a l'orthographe.
Je suis de tout mon coeur,
Mon très révérend père,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
PASCAL.
Paris, le 29 octobre 1647.
II. LETTRE DE PASCAL A M. LE PAILLEUR, AU SUJET DU P. NOËL, JÉSUITE
Monsieur,
Puisque vous désirez de savoir ce qui m'a fait interrompre le commerce des
lettres où le R. P. Noël m'avait fait l'honneur de m'engager, je veux vous
satisfaire promptement; et je ne doute pas que, si vous avez blâmé mon procédé
avant que d'en savoir la cause, vous ne l'approuviez lorsque vous saurez les
raisons qui m'ont retenu.
La plus forte de toutes est que le R. P. Talon, lorsqu'il prit la peine de
m'apporter la dernière lettre du P. Noël, me fit entendre, en présence de trois
de vos bons amis, que le P. Noël compatissait à mon indisposition, qu'il
craignait que ma première lettre n'eût intéressé ma santé, et qu'il me priait de
ne pas la hasarder par une deuxième; en un mot, de ne lui pas répondre; que nous
pourrions nous éclaircir de bouche des difficultés qui nous restaient, et qu'au
reste il me priait de ne montrer sa lettre à personne; que, comme il ne l'avait
écrite que pour moi, il ne souhaitait pas qu'aucun autre la vît, et que les
lettres étant des choses particulières, elles souffraient quelque violence quand
elles n'étaient pas secrètes.
J'avoue que si cette proposition m'était venue d'une autre part que de celle
de ces bons Pères, elle m'aurait été suspecte, et j'eusse craint que celui qui
me l'eût faite, n'eût voulu se prévaloir, d'un silence où il m'aurait engagé par
une prière captieuse. Mais je doutai si peu de leur sincérité, que je leur
promis tout sans réserve et sans crainte. J'ai ensuite tenu sa lettre secrète et
sans réponse avec un soin très particulier. C'est de là que plusieurs personnes,
et même de ces Pères, qui n'étaient pas bien informés de l'intention du P. Noël,
ont pris sujet de dire qu'ayant trouvé dans sa lettre la ruine de mes
sentiments, j'en ai dissimulé les beautés, de peur de découvrir ma honte, et que
ma seule faiblesse m'a empêché de lui repartir.
Voyez, monsieur, combien cette conjoncture m'était contraire, puisque je n'ai
pu cacher sa lettre sans désavantage, ni la publier sans infidélité; et que mon
honneur était également menacé par ma réponse et par mon silence, en ce que
l'une trahissait ma promesse, et l'autre mon intérêt.
Cependant j'ai gardé religieusement ma parole; et j'avais remis de repartir à
sa lettre dans le Traité où je dois répondre précisément à toutes les objections
qu'on a faites contre cette proposition que j'ai avancée dans mon abrégé, "que
cet espace n'est plein d'aucune des matières qui tombent sous les sens, et qui
sont connues dans la nature." Ainsi j'ai cru que rien ne m'obligeait de
précipiter ma réponse, que je voulais rendre plus exacte, en la différant pour
un temps. A ces considérations, je joignis que, comme tous les différends de
cette sorte demeurent éternels si quelqu'un ne les interrompt, et qu'ils ne
peuvent être achevés si une des deux parties ne commence à finir, j'ai cru que
l'âge, le mérite et la condition de ce Père m'obligeaient à lui céder l'avantage
d'avoir écrit le dernier sur ce sujet. Mais outre toutes ces raisons, j'avoue
que sa lettre seule suffisait pour me dispenser de lui répondre, et je m'assure
que vous trouverez qu'elle semble avoir été exprès conçue en termes qui ne
m'obligeaient pas à lui répondre.
Pour le montrer, je vous ferai remarquer les points qu'il a traités, mais par
un ordre différent du sien, et tel qu'il eût choisi, sans doute dans un ouvrage
plus travaillé, mais qu'il n'a pas jugé nécessaire dans la naïveté d'une lettre;
car chacun de ces points se trouve épars dans tout le corps de son discours, et
couché en presque toutes ses parties.
Il a dessein d'y déclarer que ma lettre lui a fait quitter son premier
sentiment, sans qu'il puisse néanmoins s'accommoder au mien.
Tellement que nous la pouvons considérer comme divisée en deux parties, dont
l'une contient les choses qui l'empêchent de suivre ma pensée, et l'autre celles
qui appuient son deuxième sentiment. C'est sur chacune de ces parties que
j'espère vous faire voir combien peu j'étais obligé de répondre pour la
première, qui regarde les choses qui l'éloignent de mon Opinion, ses premières
difficultés sont que cet espace ne peut être autre chose qu'un corps, puisqu'il
soutient et transmet la lumière, et qu'il retarde le mouvement d'un autre corps.
Mais je croyais lui avoir assez montré, dans ma lettre, le peu de force de ces
mêmes objections que sa première contenait; car je lui ai dit en termes assez
clairs, qu'encore que des corps tombent avec le temps dans cet espace, et que la
lumière le pénètre, on ne doit pas attribuer ces effets à une matière qui le
remplisse nécessairement, puisqu'ils peuvent appartenir à la nature du mouvement
et de la lumière, et que, tant que nous demeurerons dans l'ignorance où nous
sommes de la nature de ces choses, nous n'en devons tirer aucune conséquence,
puisqu'elle ne serait appuyée que sur l'incertitude; et que comme le P. Noël
conclut de l'apparence de ces effets qu'une matière remplit cet espace qui
soutient la lumière et cause ce retardement, on peut, avec autant de raison,
conclure de ces mêmes effets que la lumière se soutient dans le vide, et que le
mouvement s'y fait avec le temps; vu que tant d'autres choses favorisaient cette
dernière opinion, qu'elle était, au jugement des savants, sans comparaison plus
vraisemblable que l'autre, avant même qu'elle reçût les forces que ces
expériences lui ont apportées.
Mais s'il a marqué en cela d'avoir peu remarqué cette partie de ma lettre, il
témoigne n'en avoir pas entendu une autre, par la seconde des choses qui le
choquent dans mon sentiment; car il m'impute une pensée contraire aux termes de
ma lettre et de mon imprimé, et entièrement opposée au fondement de toutes mes
maximes. C'est qu'il se figure que j'ai assuré, en termes décisifs, l'existence
réelle de l'espace vide; et sur cette imagination, qu'il prend pour une vérité
constante, il exerce sa plume pour montrer la faiblesse de cette assertion.
Cependant il a pu voir que j'ai mis dans mon imprimé, que ma conclusion est
simplement que mon sentiment sera "que cet espace est vide, jusqu'à ce que l'on
m'ait montré qu'une matière le remplit"; ce qui n'est pas une assertion réelle
du vide, et il a pu voir aussi que j'ai mis dans ma lettre ces mots qui me
semblent assez clairs: "Enfin, mon R. P., considérez, je vous prie, que tous les
hommes ensemble ne sauraient démontrer qu'aucun corps succède à celui qui quitte
l'espace vide en apparence, et qu'il n'est pas possible encore à tous les hommes
de montrer que, quand l'eau y remonte, quelque corps en soit sorti. Cela ne
suffirait-il pas, suivant vos maximes, pour assurer que cet espace est vide?
Cependant je dis simplement que mon sentiment est qu'il est vide. Jugez si ceux
qui parlent avec tant de retenue d'une chose où ils ont droit de parler avec
tant d'assurance, pourront faire un jugement décisif de l'existence de cette
matière ignée, si douteuse et si peu établie."
Aussi, je n'aurais jamais imaginé ce qui lui avait fait naître cette pensée,
s'il ne m'en avertissait lui-même dans la première page, où il rapporte
fidèlement la distinction que j'ai donnée de l'espace vide dans ma lettre, qui
est telle: "Ce que nous appelons espace vide, est un espace ayant longueur,
largeur et profondeur, et immobile, et capable de recevoir et de contenir un
corps de pareille longueur et figure; et c'est ce qu'on appelle solide en
géométrie, où l'on ne considère que les choses abstraites et immatérielles.
Après avoir rapporté mot à mot cette définition, il en tire immédiatement cette
conséquence: "Voilà, monsieur, votre pensée de l'espace vide fort bien
expliquée; je veux croire que tout cela vous est évident, et en avez l'esprit
convaincu et pleinement satisfait, puisque vous l'affirmez."
S'il n'avait pas rapporté mes propres termes, j'aurais cru qu'il ne les avait
pas bien lus, ou qu'ils avaient été mal écrits, et qu'au lieu du premier mot,
j'appelle, il aurait trouvé celui-ci, j'assure; mais, puisqu'il a rapporté ma
période entière, il ne me reste qu'à penser qu'il conçoit une conséquence
nécessaire de l'un de ces termes à l'autre, et qu'il ne met point de différence
entre définir une chose et assurer son existence.
C'est pourquoi il a cru que j'ai assuré l'existence réelle du vide, par les
termes mêmes dont je l'ai défini. Je sais que ceux qui ne sont pas accoutumés de
voir les choses traitées dans le véritable ordre, se figurent qu'on ne peut
définir une chose sans être assuré de son être; mais ils devraient remarquer que
l'on doit toujours définir les choses, avant que de chercher si elles sont
possibles ou non, et que les degrés qui nous mènent à la connaissance des
vérités, sont la définition, l'axiome et la preuve: car d'abord nous concevons
l'idée d'une chose; ensuite nous donnons un nom à cette idée, c'est-à-dire que
nous la définissons; et enfin nous cherchons si cette chose est véritable ou
fausse. Si nous trouvons qu'elle est impossible, elle passe pour une fausseté;
si nous démontrons qu'elle est vraie, elle passe pour vérité; et tant qu'on ne
peut prouver sa possibilité ni son impossibilité, elle passe pour imagination.
D'où il est évident qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre la définition
d'une chose et l'assurance de son être; et que l'on peut aussi bien définir une
chose impossible, qu'une véritable. Ainsi on peut appeler un triangle rectiligne
et rectangle celui qu'on s'imaginerait avoir 2 angles droits, et montrer ensuite
qu'un tel triangle est impossible; ainsi Euclide définit d'abord les parallèles,
et montre après qu'il y en peut avoir; et la définition du cercle précède le
postulat qui en propose la possibilité; ainsi les astronomes ont donné des noms
aux cercles concentriques, excentriques et épicycles, qu'ils ont imaginés dans
les cieux, sans être assurés que les astres décrivent en effet tels cercles par
leurs mouvements; ainsi les Péripatéticiens ont donné un nom à cette sphère de
feu, dont il serait difficile de démontrer la vérité
C'est pourquoi quand je me suis voulu opposer aux décisions du P. Noël, qui
excluaient le vide de la nature, j'ai cru ne pouvoir entrer dans cette
recherche, ni même en dire un mot, avant que d'a voir déclaré ce que j'entends
par le mot de vide, où je me suis senti plus obligé, par quelques endroits de la
première lettre de ce Père, qui me faisaient juger que la notion qu'il en avait
n'était pas con forme à la mienne. J'ai vu qu'il ne pouvait distinguer les
dimensions d'avec la matière, ni l'immatérialité d'avec le néant; et que cette
confusion lui faisait conclure que, quand je donnais à cet espace la longueur,
la largeur et la profondeur, je m'engageais à dire qu'il était un corps; et
qu'aussitôt que je le faisais immatériel, je le réduisais au néant. Pour
débrouiller toutes ces idées, je lui en ai donné cette définition, où il peut
voir que la chose que nous concevons et que nous exprimons par le mot d'espace
vide, tient le milieu entre la matière et le néant, sans participer ni à l'un ni
à l'autre; qu'il diffère du néant par ses dimensions; et que son irrésistance et
son immobilité le distinguent de la matière: tellement qu'il se maintient entre
ces deux extrêmes, sans se confondre avec aucun des deux.
Vers la fin de sa lettre, il ramasse dans une période toutes ses difficultés,
pour leur donner plus de force en les joignant. Voici ses termes: a Cet espace
qui n'est ni Dieu, ni créature, ni corps, ni esprit, ni substance, ni accident,
qui transmet la lumière sans être transparent, qui résiste sans résistance, qui
est immobile et se transporte avec le tube, qui est partout et nulle part, qui
fait tout et ne fait rien: ce sont les admirables qualités de l'espace vide: en
tant qu'espace, il est et fait merveilles, en tant que vide, il n'est et ne fait
rien, en tant qu'espace, il est long, large et profond, en tant que vide, il
exclut la longueur, la largeur et la profondeur. S'il est besoin, je montrerai
toutes ces belles propriétés, en conséquence de l'espace vide.
Comme une grande suite de belles choses devient enfin ennuyeuse par sa propre
longueur, je crois que le P. Noël s'est ici lassé d'en avoir tant produit; et
que, prévoyant un pareil ennui à ceux qui les auraient vues, il a voulu
descendre d'un style plus grave dans un moins sérieux, pour les délasser par
cette raillerie, afin qu'après leur avoir fourni tant de choses qui exigeaient
une admiration pénible, il leur donnât, par charité, un sujet de divertissement.
J'ai senti le premier l'effet de cette bonté; et ceux qui verront sa lettre
ensuite, l'éprouveront de même: car il n'y a personne qui, après avoir lu ce que
je lui avais écrit, ne nie des conséquences qu'il en tire, et de ces antithèses
opposées avec tant de justesse, qu'il est aisé de voir qu'il s'est bien plus
étudié à rendre ses termes contraires les uns aux autres, que conformes à la
raison et à la vérité.
Car pour examiner les objections en particulier: Cet espace, dit-il, n'est ni
Dieu, ni créature. Les mystères qui concernent la Divinité sont trop saints pour
les profaner par nos disputes; nous devons en faire l'objet de nos adorations,
et non pas le sujet de nos entretiens: si bien que, sans en discourir en aucune
sorte, je me soumets entièrement à ce qu'en décideront ceux qui ont droit de le
faire.
Ni corps, ni esprit. Il est vrai que l'espace n'est ni corps, ni esprit; mais
il est espace: ainsi le temps n'est ni corps, ni esprit: mais il est temps: et
comme le temps ne laisse pas d'être, quoiqu'il ne soit aucune de ces choses,
ainsi l'espace vide peut bien être, sans pour cela être ni corps, ni esprit.
Ni substance, ni accident. Cela est vrai, si l'on entend par le mot de
substance ce qui est ou corps ou esprit; car, en ce sens, l'espace ne sera ni
substance, ni accident; mais il sera espace, comme, en ce même sens, le temps
n'est ni substance, ni accident; mais il est temps, parce que pour être, il
n'est pas nécessaire d'être substance ou accident: comme plusieurs de leurs
Pères soutiennent: que Dieu n'est ni l'un ni l'autre, quoiqu'il soit le
souverain être.
Qui transmet la lumière sans être transparent. Ce discours a si peu de
lumière, que je ne puis l'apercevoir: car je ne comprends pas quel sens ce Père
donne à ce mot transparent, puisqu'il trouve que l'espace vide ne l'est pas.
Car, s'il entend par la transparence, comme tous les opticiens, la privation de
tout obstacle au passage de la lumière, je ne vois pas pourquoi il en frustre
notre espace, qui la laisse passer librement: si bien que parlant sur ce sujet
avec mon peu de connaissance, je lui eusse dit que ces termes transmet la
lumière, qui ne sont propres qu'à sa façon d'imaginer la lumière, ont le même
sens que ceux-ci: laisser passer la lumière; et qu'il est transparent,
c'est-à-dire qu'il ne lui porte point d'obstacle: en quoi je ne trouve point
d'absurdité ni de contradiction.
Il résiste sans résistance. Comme il ne juge de la résistance de cet espace
que par le temps que les corps y emploient dans leurs mouvements, et que nous
avons tant discouru sur la nullité de cette conséquence, on verra qu'il n'a pas
raison de dire qu'il résiste: et il se trouvera, au contraire, que cet espace ne
résiste point ou qu'il est sans résistance, où je ne vois rien que de très
conforme à la raison.
Qu'il est immuable et se transporte avec le tube. Ici le P. Noël montre
combien peu il pénètre dans le sentiment qu'il veut réfuter; et j'aurais à le
prier de remarquer sur ce sujet, que quand un sentiment est embrassé par
plusieurs personnes savantes, on ne doit point faire d'estime des objections qui
semblent le ruiner, quand elles sont très faciles à prévoir, parce qu'on doit
croire que ceux qui le soutiennent y ont déjà pris garde, et qu'étant facilement
découvertes, ils en ont trouvé la solution puisqu'ils continuent dans cette
pensée. Or, pour examiner cette difficulté en particulier, si ces antithèses ou
contrariétés n'avaient autant ébloui son esprit que charmé ses imaginations, il
aurait pris garde sans doute que, quoi qu'il en paraisse, le vide ne se
transporte pas avec le tuyau, et que l'immobilité est aussi naturelle à l'espace
que le mouvement l'est au corps. Pour rendre cette vérité évidente, il faut
remarquer que l'espace, en général, comprend tous les corps de la nature, dont
chacun en particulier en occupe une certaine partie; mais qu'encore qu'ils
soient tous mobiles, l'espace qu'ils remplissent ne l'est pas; car, quand un
corps est mû d'un lieu à l'autre, il ne fait que changer de place, sans porter
avec soi celle qu'il occupait au temps de son repos. En effet, que fait-il autre
chose que de quitter sa première place immobile, pour en prendre successivement
d'autres aussi mobiles? Mais celle qu'il a laissée, demeure toujours ferme et
inébranlable si bien qu'elle devient, ou pleine d'un autre corps si quelqu'un
lui succède, ou vide si pas un ne s'offre pour lui succéder; mais soit ou vide
ou plein, toujours dans un pareil repos, ce vaste espace, dont l'amplitude
embrasse tout, est aussi stable et immobile en chacune de ses parties, comme il
l'est en son total. Ainsi je ne vois pas comment le P. Noël a pu prétendre que
le tuyau communique son mouvement à l'espace vide, puisque n'ayant nulle
consistance pour être poussé, n'ayant nulle prise pour être tiré, et n'étant
susceptible, ni de la pesanteur, ni d'aucune des facultés attractives, il est
visible qu'on ne le peut faire changer. Ce qui l'a trompé est que, quand on a
porté le tuyau d'un lieu à un autre, il n'a vu aucun changement au dedans; c'est
pourquoi il a pensé que cet espace était toujours le même parce qu'il était
toujours pareil à lui-même. Mais il devait remarquer que l'espace que le tuyau
enferme dans une situation, n'est pas le même que ce lui qu'il comprend dans la
seconde; et que, dans la succession de son mouvement, il acquiert
continuellement de nouveaux espaces: si bien que celui qui était vide dans la
première de ses positions, de vient plein d'air, quand il en part pour prendre
la seconde, dans laquelle il rend vide l'espace qu'il rencontre, au lieu qu'il
était plein d'air auparavant; mais l'un et l'autre de ces espaces
alternativement pleins et vides demeurent toujours également immobiles. D'où il
est évident qu'il est hors de propos de croire que l'espace vide change de lieu;
et ce qui est le plus étrange est que la matière dont le Père le remplit est
telle, que, suivant son hypothèse même, elle ne saurait se transporter avec le
tuyau; car comme elle entre rait et sortirait par les pores du verre avec une
facilité tout entière sans lui adhérer en aucune sorte, comme l'eau dans un vais
seau percé de toutes parts, il est visible qu'elle ne se porterait pas avec lui,
comme nous voyons que ce même tuyau ne transporte pas la lumière, parce qu'elle
le perce sans peine et sans engagements, et que notre espèce même exposé au
soleil, change de rayons quand il change de place, sans porter avec soi, dans sa
seconde place, la lumière qui le remplissait dans la première, et que, dans les
différentes situations, il reçoit des rayons différents, aussi bien que des
divers espaces.
Enfin, le P. Noël s'étonne qu'il fasse tout et ne fasse rien; qu'il soit
partout et nulle part; qu'il soit et fasse merveilles, bien qu'il ne soit point,
qu'il ait des dimensions sans en avoir. Si ce discours a du sens, je confesse
que je ne le comprends pas; c'est pourquoi je ne me tiens pas obligé d'y
répondre.
Voilà, monsieur, quelles sont ses difficultés et les choses qui le choquent
dans mon sentiment; mais comme elles témoignent plutôt qu'il n'entend pas ma
pensée, que non pas qu'il la contredise, et qu'il semble qu'il y trouve plutôt
de l'obscurité que des défauts, j'ai cru qu'il en trouverait l'éclaircissement
dans ma lettre, s'il prenait la peine de la voir avec plus d'attention; et
qu'ainsi je n'étais pas obligé de lui répondre, puisqu'une seconde lecture
suffirait pour résoudre les doutes que la première avait fait naître.
Pour la deuxième partie de sa lettre, qui regarde le changement de sa
première pensée et l'établissement de la seconde, il déclare d'abord le sujet
qu'il a de nier le vide. La raison qu'il en rapporte est que le vide ne tombe
sous aucun des sens; d'où il prend sujet de dire que, comme je nie l'existence
de la matière, par cette seule raison qu'elle ne donne aucune marque sensible de
son être, et que l'esprit n'en conçoit aucune nécessité, il peut, avec autant de
force, et d'avantage, nier le vide, parce qu'il a cela de commun avec elle, que
pas un des sens ne l'aperçoit. Voici ses termes: "Nous disons qu'il y a de
l'eau, parce que nous la voyons et la touchons; nous disons qu'il y a de l'air
dans un ballon enflé, parce que nous sentons la résistance; qu'il y a du feu,
parce que nous sentons la chaleur; mais le vide véritable ne touche aucun sens."
Mais je m'étonne qu'il fasse un parallèle de choses si inégales, et qu'il
n'ait pas pris garde que, comme il n'y a rien de si contraire à l'être que le
néant, ni à l'affirmation que la négation, on procède aux preuves de l'un et de
l'autre par des moyens contraires; et que ce qui fait l'établissement de l'un
est la ruine de l'autre. Car que faut-il pour arriver à la connaissance du
néant, que de connaître une entière privation de toutes sortes de qualités et
d'effets; au lieu que, s'il en paraissait un seul, on conclurait, au contraire,
l'existence réelle d'une cause qui le produirait? Et ensuite il dit: u Voyez,
Monsieur, lequel de nous deux est le plus croyable, ou vous qui affirmez un
espace qui ne tombe point sous les sens, et qui ne sert ni à l'art ni à la
nature, et ne l'employez que pour décider une question fort douteuse, etc.
Mais, Monsieur, je vous laisse à juger, lorsqu'on ne voit rien, et que les
sens n'aperçoivent rien dans un lieu, lequel est mieux fondé, ou de celui qui
affirme qu'il y a quelque chose, quoiqu'il aperçoive rien, ou de celui qui pense
qu'il n'y a rien, parce qu'il ne voit aucune chose.
Après que le P. Noël a déclaré, comme nous venons de le voir, la raison qu'il
a d'exclure le vide, et qu'il a pris sujet de le nier sur cette même privation
de qualités qui donne si justement lieu aux autres de le croire, et qui est le
seul moyen sensible de parvenir à sa preuve, il entreprend maintenant de montrer
que c'est un corps. Pour cet effet, il s'est imaginé une définition du corps
qu'il a conçue exprès, en sorte qu'elle convienne à notre espace, afin qu'il pût
en tirer sa conséquence avec facilité. Voici ses termes: "Je définis le corps ce
qui est composé de parties les unes hors les autres, et dis que tout corps est
espace, quand on le considère entre les extrémités, et que tout autre espace est
corps, parce qu'il est composé de parties les unes hors les autres."
Mais il n'est pas ici question, pour montrer que notre espace n'est pas vide,
de lui donner le nom de corps, comme le P. Noël a fait, mais de montrer que
c'est un corps, comme il a prétendu .faire. Ce n'est pas qu'il ne lui soit
permis de donner à ce qui a des parties les unes hors les autres, tel nom qu'il
lui plaira; mais il ne tirera pas grand avantage de cette liberté; car le mot de
corps, par le choix qu'il en a fait, devient équivoque: si bien qu'il y aura
deux sortes de choses entièrement différentes, et même hétérogènes, que l'on
appellera corps: l'une, ce qui a des parties les unes hors les autres; car on
l'appellera corps, suivant le P. Noël; l'autre, une substance matérielle, mobile
et impénétrable; car on l'appellera corps dans l'ordinaire. Mais il ne pourra
pas conclure de cette ressemblance de noms, une ressemblance de propriétés entre
ces choses, ni montrer, par ce moyen, que ce qui a des parties les unes hors les
autres, soit la même chose qu'une substance matérielle, immobile, impénétrable,
parce qu'il n'est pas en son pouvoir de les faire convenir de nature aussi bien
que de nom. Comme s'il avait donné à ce qui a des parties les unes hors les
autres, le nom d'eau, d'esprit, de lumière, comme il aurait pu faire aussi
aisément que celui de corps, il n'en aurait pu conclure que notre espace fût
aucune de ces choses: ainsi quand il a nommé corps ce qui a des parties les unes
hors les autres, et qu'il dit en conséquence de cette définition, je dis que
tout espace est corps, on doit prendre le mot de corps dans le sens qu'il vient
de lui donner: de sorte que, si nous substituons la définition à la place du
défini, ce qui se peut toujours faire sans altérer le sens d'une proposition, il
se trouvera que cette conclusion, que tout espace est corps, n'est autre chose
que celle-ci: que tout espace a des parties les unes hors les autres; mais non
pas que tout espace est matériel, comme le P. Noël s'est figuré. Je ne
m'arrêterai pas davantage sur une conséquence dont la faiblesse est si évidente,
puisque je parle à un excellent géomètre, et que vous avez autant d'adresse pour
découvrir les fautes de raisonnement, que de force pour les éviter.
Le R. P. Noël, passant plus avant, veut montrer quel est ce corps; et pour
établir sa pensée, il commence par un long discours, dans lequel il prétend
prouver le mélange continuel et nécessaire des éléments, et où il ne montre
autre chose, sinon qu'il se trouve quelques parties d'un élément parmi celles
d'un autre, et qu'ils sont brouillés plutôt par accident que par nature: de
sorte qu'il pourrait arriver qu'ils se sépareraient sans violence, et qu'ils
reviendraient, d'eux-mêmes dans leur première simplicité; car le mélange naturel
de deux corps est lorsque leur séparation les fait tous deux changer de nom et
de nature, comme celui de tous les métaux et de tous les mixtes: parce que,
quand on a ôté de l'or, le mercure qui entre en sa composition, ce qui reste
n'est plus or. Mais dans le mélange que le P. Noël nous figure, on ne voit
qu'une confusion violente de quelques vapeurs éparses parmi l'air, qui s'y
soutiennent comme la poussière, sans qu'il paraisse qu'elles entrent dans la
composition de l'air, et de même dans les autres mélanges. Et pour celui de
l'eau et de l'air, qu'il donne pour le mieux démontrer, et qu'il dit prouver
péremptoirement par ces soufflets qui se font par le moyen de la chute de l'eau
dans une chambre close presque de toutes parts, et que vous voyez expliquée au
long dans sa lettre: il est étrange que ce père n'ait pas pris garde que cet air
qu'il dit sortir de l'eau, n'est autre chose que l'air extérieur qui se porte
avec l'eau qui tombe, et qui a une facilité tout entière d'y entrer par la même
ouverture, parce qu'elle est plus grande que celle par où l'eau s'écoule: si
bien que l'eau qui s'écarte en tombant dans cette ouverture, y entraîne tout
l'air qu'elle rencontre et qu'elle enveloppe, dont elle empêche la sortie par la
violence de sa chute et par l'impression de son mouvement; de sorte que l'air
qui entre continuellement dans cette ouverture sans en pouvoir jamais sortir,
fuit avec violence par celle qu'il trouve libre, et comme cette épreuve est la
seule par laquelle il prouve le mélange de l'eau et de l'air, et qu'elle ne le
montre en aucune sorte, il se trouve qu'il ne le prouve nullement.
Le mélange qu'il prouve le moins, et dont il a le plus affaire, est celui du
feu avec les autres éléments; car tout ce qu'on peut conclu re de l'expérience
du mouchoir et du chat, est que quelques-unes de leurs parties les plus grasses
et les plus huileuses s'enflamment par la friction, y étant déjà disposées par
la chaleur. Ensuite il nous déclare que son sentiment est que notre espace est
plein de cette matière ignée, dilatée et mêlée, comme il suppose sans preuves,
parmi tous les éléments, et étendue dans tout l'univers. Voilà la matière qu'il
met dans le tuyau; et pour la suspension de la liqueur, il l'attribue au poids
de l'air extérieur. J'ai été ravi de le voir en cela entrer dans le sentiment de
ceux qui ont examiné ces expériences avec le plus de pénétration; car vous savez
que la lettre du grand Toricelli, écrite au seigneur Riccy il y a plus de 4 ans,
montre qu'il était dès lors dans cette pensée, et que tous nos savants s'y
accordent et s'y confirment de plus en plus. Nous en attendons néanmoins
l'assurance de l'expérience qui s'en doit faire sur une de nos hautes montagnes;
mais je n'espère la recevoir que dans quelque temps, parce que, sur les lettres
que j'en ai écrites il y a plus de 6 mois, on m'a toujours mandé que les neiges
rendent leurs sommets inaccessibles.
Voilà donc quelle est sa seconde; et quoiqu'il semble qu'il y ait peu de
différence entre cette matière et celle qu'il y plaçait dans sa première lettre,
elle est néanmoins plus grande qu'il ne paraît, et voici en quoi.
Dans sa première pensée, la nature abhorrait le vide, et en faisait ressentir
l'horreur; dans la deuxième, la nature ne donne aucune marque de l'horreur
qu'elle a pour le vide, et ne fait aucune chose pour l'éviter. Dans la première,
il établissait une adhérence mutuelle à tous les corps de la nature; dans la
deuxième, il ôte toute cette adhérence et tout ce désir d'union. Dans la
première il donnait une faculté attractive à cette matière subtile et à tous les
autres corps; dans la deuxième il abolit toute cette attraction active et
passive. Enfin il lui donnait beaucoup de propriétés dans sa première, dont il
la frustre dans la deuxième; si bien que, s'il y a quelques degrés pour tomber
dans le néant, elle est maintenant au plus proche, et il semble qu'il n'y ait
que quelque reste de préoccupation qui l'empêche de l'y précipiter
Mais je voudrais bien savoir de ce Père d'où lui vient cet ascendant qu'il a
sur la nature, et cet empire qu'il exerce si absolument sur les éléments qui lui
servent avec tant de dépendance, qu'ils changent de propriétés à mesure qu'il
change de pensées, et que l'univers accommode ses effets à l'inconstance de ses
intentions. Je ne comprends pas quel aveuglement peut être à l'épreuve de cette
lumière, et comment on peut donner quelque croyance à des choses que l'on fait
naître et que l'on détruit avec une pareille facilité.
Mais la plus grande [différence] que je trouve entre ces deux opinions, est
que le P. Noël assurait affirmativement la vérité de la première, et qu'il ne
propose la seconde que comme une simple pensée C'est ce que ma première lettre a
obtenu de lui, et le principal effet qu'elle a eu sur son esprit: si bien que
comme j'avais répondu à sa première opinion que je ne croyais pas qu'elle eût
les conditions nécessaires pour l'assurance d'une chose, je dirai sur la
deuxième que, puisqu'il ne la donne que comme une pensée, et qu'il n'a ni la
raison ni le sens pour témoins de la matière qu'il établit, je le laisse dans
son sentiment, comme je laisse dans leur sentiment ceux qui pensent qu'il y a
des habitants dans la lune, et que dans les terres polaires et inaccessibles il
se trouve des hommes entièrement différents des autres.
Ainsi, Monsieur, vous voyez que le P. Noël place dans le tuyau une matière
subtile répandue par tout l'univers, et qu'il donne à l'air extérieur la force
de soutenir la liqueur suspendue. D'où il est aisé de voir que cette pensée
n'est en aucune chose différente de celle de M. Descartes, puisqu'il convient
dans la cause de la suspension du vif argent, aussi bien que dans la matière qui
remplit cet espace, comme il se voit par ses propres termes dans la page 6 où il
dit que cette matière, qu'il appelle air subtil, est la même que celle que M.
Descartes nomme matière subtile. C'est pourquoi j'ai cru être moins obligé de
lui repartir, puisque je dois rendre cette réponse à celui qui est l'inventeur
de cette opinion.
Comme j'écrivais ces dernières lignes, le P. Noël m'a fait l'honneur de
m'envoyer son livre sur un autre sujet, qu'il intitule le Plein du vide; et a
donné charge à celui qui a pris la peine de l'apporter, de m'assurer qu'il n'y
avait rien contre moi, et que toutes les paroles qui paraissaient aigres ne
s'adressaient pas à moi, mais au R. P. Valerianus Magnus, Capucin. Et la raison
qu'il m'en a donnée est que ce Père soutient affirmativement le vide, au lieu
que je fais seulement profession de m'opposer à ceux qui décident sur ce sujet.
Mais le P. Noël m'en aurait mieux déchargé, s'il avait rendu ce témoignage aussi
public que le soupçon qu'il en a donné.
J'ai parcouru ce livre, et j'ai trouvé qu'il y prend une nouvelle pensée, et
qu'il place dans notre tuyau une matière approchant de la première; mais qu'il
attribue la suspension du vif argent à une qualité qu'il lui donne, qu'il
appelle légèreté mouvante, et non pas au poids de l'air extérieur, comme il
faisait dans sa lettre.
Et pour faire succinctement un petit examen du livre, le titre promet d'abord
la démonstration du plein par des expériences nouvelles, et sa confirmation par
les miennes. A l'entrée du livre il s'érige en défenseur de la nature, et par
une allégorie peut-être, un peu trop continue, il fait un procès dans lequel il
la fait plaindre de l'opinion du vide, comme d'une calomnie; et sans qu'elle lui
en ait témoigné son ressentiment, ni qu'elle lui ait donné charge de la
défendre, il fait fonction de son avocat. Et en cette qualité, il assure de
montrer l'imposture et les fausses dépositions des té moins qu'on lui
confronte‹c'est ainsi qu'il appelle nos expériences ‹et promet de donner témoin
contre témoin, c'est-à-dire expérience pour expérience, et de démontrer que les
nôtres ont été mal reconnues, et encore plus mal avérées. Mais dans le corps du
livre, quand il est question d'acquitter ces grandes promesses, il ne parle plus
qu'en doutant; et après avoir fait espérer une si haute vengeance, il n'apporte
que des conjectures au lieu de convictions. Car dans le troisième chapitre, où
il veut établir que c'est un corps,
il dit simplement qu'il trouve beaucoup plus raisonnable de dire que c'est un
corps. Quand il est question de montrer le mélange des éléments, il n'ajoute que
des choses très faibles à celles qu'il avait dites dans sa lettre. Quand il est
question de montrer la plénitude du monde, il n'en donne aucune preuve; et sur
ces vaines apparences, il établit son éther imperceptible à tous les sens, avec
la légèreté imaginaire qu'il lui donne,
Ce qui est étrange, c'est qu'après avoir donné des doutes, pour appuyer son
sentiment, il le confirme par des expériences fausses; il les propose néanmoins
avec une hardiesse telle qu'elles seraient reçues pour véritables de tous ceux
qui n'ont point vu le contraire; car il dit que les yeux le font voir; que tout
cela ne se peut nier; qu'on le voit à l'oeil, quoique les yeux nous fassent voir
le contraire. Ainsi il est évident qu'il n'a vu aucune des expériences dont il
parle; et il est étrange qu'il ait parlé avec tant d'assurance de choses qu'il
ignorait, et dont on lui a fait un rapport très peu fidèle. Car je veux croire
qu'il ait été trompé lui-même, et non pas qu'il ait voulu tromper les autres; et
l'estime que je fais de lui me fait juger plutôt qu'il a été trop crédule, que
peu sincère: et certaine .ment il a sujet de se plaindre de ceux qui lui ont dit
qu'un soufflet plein de ce vide apparent, étant débouché et fermé avec
promptitude, pousse au dehors une matière aussi sensible que l'air; et qu'un
tuyau plein de vif argent et de ce même vide, étant renversé, le vif argent
tombe aussi lentement dans ce vide que dans l'air, et que ce vide retarde son
mouvement naturel autant que l'air, et enfin beaucoup d'autres choses qu'il
rapporte; car je l'assure, au contraire, que l'air y entre, et que le vif argent
tombe dans ce vide avec une extrême impétuosité, etc.
Enfin, pour vous faire voir que le P. Noël n'entend pas les expériences de
mon imprimé, je vous prie de remarquer ce trait ici entre autres: J'ai dit dans
les premières de mes expériences qu'il a rapportées, "qu'une seringue de verre
avec un piston bien juste, plongée entièrement dans l'eau, et dont on bouche
l'ouverture avec le doigt, en sorte qu'il touche au bas du piston, mettant pour
cet effet la main et le bras dans l'eau, on n'a besoin que d'une force médiocre
pour l'en retirer, et faire qu'il se désunisse du doigt sans que l'eau y entre
en aucune façon, ce que les philosophes ont cru ne se pouvoir faire avec aucune
force finie; et ainsi le doigt se sent souvent attiré et avec douleur; et le
piston laisse un espace vide en apparence, où il ne paraît qu'aucun corps ait pu
succéder, puisqu'il est tout entouré d'eau qui n'a pu y avoir d'accès,
l'ouverture en étant bouchée; et si on tire le piston davantage, l'espace vide
en apparence devient plus grand, mais le doigt n'en sent pas plus d'attraction."
Il a cru que ces mots, n'en sent pas plus d'attraction, ont le même sens que
ceux-ci, n'en sent plus aucune attraction; au lieu que, suivant toutes les
règles de la grammaire, ils signifient que le doigt ne sent pas une attraction
plus grande I Et comme il ne connaît les expériences que par écrit, il a pensé
qu'en effet le doigt ne sentait plus aucune attraction, ce qui est absolument
faux, car on la ressent toujours également. Mais l'hypothèse de ce Père est si
accommodante, qu'il a démontré, par une suite nécessaire de ses principes,
pourquoi le doigt ne sent plus aucune attraction, quoique cela soit absolu ment
faux. Je crois qu'il pourra rendre aussi facilement la raison du contraire par
les mêmes principes. Mais je ne sais quelle estime les personnes judicieuses
feront de sa façon de montrer qu'il prouve avec une pareille force l'affirmative
et la négative d'une même proposition.
Vous voyez par là, monsieur, que le P. Noël appuie cette matière invisible
sur des expériences fausses, pour en expliquer d'autres qu'il a mal entendues.
Aussi était-il bien juste qu'il se servît d'une matière que l'on ne saurait voir
et qu'on ne peut comprendre, pour répondre à des expériences qu'il n'a pas vues
et qu'il n'a pas comprises. Quand il en sera mieux informé, je ne doute pas
qu'il ne change de pensée, et surtout pour sa légèreté mouvante; c'est pour quoi
il faut remettre la réponse de ce livre lorsque ce père l'aura corrigé, et qu'il
aura reconnu la fausseté des faits et l'imposture des témoins qu'il oppose, et
qu'il ne fera plus le procès à l'opinion du vide sur des expériences mal
reconnues et encore plus mal avérées.
En écrivant ces mots, je viens de recevoir un billet imprimé de ce Père, qui
renverse la plus grande partie de son livre: il révoque la légèreté mouvante de
l'éther, en rappelant le poids de l'air extérieur pour soutenir le vif argent.
De sorte que je trouve qu'il est assez difficile de réfuter les pensées de ce
Père, puisqu'il est le premier plus prompt à les changer, qu'on ne peut être à
lui répondre; et je commence à voir que sa façon d'agir est bien différente de
la mienne, parce qu'il produit ses opinions à mesure qu'il les conçoit; mais
leurs contrariétés propres suffisent pour en montrer l'insolidité, puisque le
pouvoir avec lequel il dispose de cette matière, témoigne assez qu'il en est
l'auteur, et partant qu'elle ne subsiste que dans son imagination.
Tous ceux qui combattent la vérité sont sujets à une semblable inconstance de
pensées, et ceux qui tombent dans cette variété sont suspects de la contredire.
Aussi est-il étrange de voir, parmi ceux qui soutiennent le plein, le grand
nombre d'opinions différentes qui s'entrechoquent: l'un soutient l'éther, et
exclut toute autre matière; l'autre, les esprits de la liqueur, au préjudice de
l'éther; l'autre, l'air enfermé dans les pores des corps, et bannit toute autre
chose; l'autre, de l'air raréfié et vide de tout autre corps. Enfin il s'en est
trouvé qui, n'ayant pas osé y placer l'immensité de Dieu, ont choisi parmi les
hommes une personne assez illustre par sa naissance et par son mérite, pour y
placer son esprit et le faire remplir toutes choses. Ainsi chacun d'eux a tous
les autres pour ennemis; et comme tous conspirent à la perte d'un seul, [il
succombe] nécessairement. Mais comme ils ne triomphent que les uns des autres,
ils sont tous victorieux, sans que pas un puisse se prévaloir de sa victoire,
parce que tout cet avantage naît de leur propre confusion. De sorte qu'il n'est
pas nécessaire de les combattre pour les ruiner, puisqu'il suffit de les
abandonner à eux-mêmes, parce qu'ils composent un corps divisé, dont les membres
contraires les uns aux autres se déchirent intérieurement, au lieu que ceux qui
favorisent le vide demeurent dans une unité toujours égale à elle-même, qui, par
ce moyen, a tant de rapport avec la vérité qu'elle doit être suivie, jusqu'à ce
qu'elle nous paraisse à découvert. Car ce n'est pas dans cet embarras et dans ce
tumulte qu'on doit la chercher; et l'on ne peut la trouver hors de cette maxime,
qui ne permet que de décider des choses évidentes, et qui défend d'assurer ou de
nier celles qui ne le sont pas. C'est ce juste milieu et ce parfait tempérament
dans lequel vous vous tenez avec tant d'avantage, et où, par un bonheur que je
ne puis assez reconnaître, j'ai été toujours élevé avec une méthode singulière
et des soins plus que paternels.
Voilà, Monsieur, quelles sont les raisons qui m'ont retenu, que je n'ai pas
cru vous devoir cacher davantage; et, quoiqu'il semble que je donne celle-ci
plutôt à mon intérêt qu'à votre curiosité, j'espère que ce doute n'ira pas
jusqu'à vous, puisque vous savez que j'ai bien moins d'inquiétude pour ces
fantasques points d'honneur que de passion pour vous entretenir, et que je
trouve bien moins de charme à défendre mes sentiments, qu'à vous assurer que je
suis de tout mon coeur.
Monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur,
PASCAL.
***********
LETTRE I
Septembre I656.
Votre lettre m'a donné une extrême joie. Je vous avoue que je commençais à
craindre, ou au moins à m'étonner. Je ne sais ce que c'est que ce commencement
de douleur dont vous parlez; mais je sais qu'il faut qu'il en vienne. Je lisais
tantôt le XIIIe chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je
vous dirai ce que j'y ai trouvé. Jésus-Christ y fait un grand discours à ses
apôtres sur son dernier avènement; et, comme tout ce qui arrive à l'Eglise
arrive aussi à chaque Chrétien en particulier, il est certain que tout ce
chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne qui, en se convertissant,
détruit le vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier, qui sera détruit
pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit
l'Écriture. Et aussi je songeais que cette prédiction de la ruine du temple
réprouvé, qui figure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous, et
dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu'il ne doit
être laissé aucune passion du vieil homme; et ces effroyables guerres civiles et
domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se
donnent à Dieu, qu'il n'y a rien de mieux peint.
Mais cette parole est étonnante: "Quand vous verrez l'abomination dans le
lieu où elle ne doit pas être, alors que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa
maison pour reprendre quoi que ce soit." Il me semble que cela prédit
parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux
maisons de sainteté et dans les livres des théologiens et des religieux, où elle
ne devrait pas être. Il faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles
qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là, c'est-à-dire à ceux qui ont des
attachements au monde qui les y retiennent ! La parole d'une sainte est à propos
sur ce sujet: qu'il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde,
mais seulement si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulterait point
si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée.
Ce chapitre de l'Évangile, que je voudrais lire avec vous tout entier, finit
par une exhortation à veiller et à prier pour éviter tous ces malheurs, et en
effet il est bien juste que la prière soit continuelle quand le péril est
continuel.
J'envoie à ce dessein des prières qu'on m'a demandées; c'est à trois heures
après midi. Il s'est fait un miracle depuis votre départ à une religieuse de
Pontoise qui, sans sortir de son couvent, a été guérie d'un mal de tête
extraordinaire par une dévotion à la Sainte Épine. Je vous en manderai un jour
davantage. Mais je vous dirai sur cela un beau mot de saint Augustin, et bien
consolatif pour de certaines personnes; c'est qu'il dit que ceux-là voient
véritablement les miracles auxquels les miracles profitent: car on ne les voit
pas si on n'en profite pas.
Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous
m'avez fait; je ne savais ce que ce pouvait être, car je l'ai déployé avant que
de lire votre lettre, et je me suis repenti ensuite de ne lui avoir pas rendu
d'abord le respect que je lui devais. C'est une vérité que le Saint- Esprit
repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de
Dieu, jusqu'à ce qu'il y paraisse visiblement en la résurrection, et c'est ce
qui rend les reliques des saints si dignes de vénération. Car Dieu n'abandonne
jamais les siens, non pas même dans le sépulcre, où leurs corps, quoique morts
aux yeux des hommes, sont plus vivants devant Dieu, à cause que le péché n'y est
plus: au lieu qu'il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa
racine (car les fruits du péché n'y sont pas toujours), et cette malheureuse
racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu'il n'est pas permis de
les honorer alors, puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela
que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine,
et c'est ce qui la rend souhaitable. Mais il ne sert de rien de vous dire ce que
vous savez si bien; il vaudrait mieux le dire à ces autres personnes dont vous
parlez, mais elles ne l'écouteraient pas.
Dimanche, 24 septembre I656.
LETTRE II
Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas
son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit saint
Augustin; mais quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on
souffre bien; le lien s'étend et endure toute la violence; et ce lien est notre
propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort. Notre Seigneur a dit que, "depuis la
venue de Jean Baptiste (c'est-à-dire depuis son avènement dans chaque fidèle),
le royaume de Dieu souffre violence et que les violents le ravissent". Avant que
l'on soit touché, on n'a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la terre.
Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que
Dieu seul peut faire surmonter. "Mais nous pouvons tout, dit saint Léon, avec
celui sans lequel nous ne pouvons rien". Il faut donc se résoudre à souffrir
cette guerre toute sa vie: car il n'y a point ici de paix. "Jésus-Christ est
venu apporter le couteau, et non pas la paix. Mais néanmoins il faut avouer que
comme l'Écriture dit que "la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu",
aussi on peut dire que cette guerre qui parait dure aux hommes est une paix
devant Dieu; car c'est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne
sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit, et c'est ce qui fait
souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon coeur la vie pour l'amour de
celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner
plus de biens que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul,
en l'épître de la messe d'aujourd'hui.
LETTRE III
Septembre ou octobre I656.
Je ne crains plus rien pour vous, Dieu merci, et j 'ai une espérance
admirable. C'est une parole bien consolante que celle de Jésus Christ: "Il sera
donné à ceux qui ont déjà." Par cette promesse, ceux qui ont beaucoup reçu ont
droit d'espérer davantage, et ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement doivent
espérer extraordinairement.
J'essaye autant que je puis de ne m'affliger de rien, et de prendre tout ce
qui arrive pour le meilleur. Je crois que c'est un devoir, et qu'on pêche en ne
le faisant pas. Car enfin la raison pour laquelle les péchés sont péchés, c'est
seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu; et ainsi l'essence
du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connaissons en
Dieu, il est visible, ce me semble, que, quand il nous découvre sa volonté par
les événements, ce serait un péché de ne s'y pas accommoder. J'ai appris que
tout ce qui est arrivé a quelque chose d'admirable, puisque la volonté de Dieu y
est marquée. Je le loue de tout mon coeur de la continuation faite de ses
grâces, car je vois bien qu'elles ne diminuent point.
L'affaire du... ne va guère bien: c'est une chose qui fait trembler ceux qui
ont de vrais mouvements de Dieu, de voir la persécution qui se prépare non
seulement contre les personnes (ce serait peu), mais contre la vérité. Sans
mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c'est un temps où le service
qu'on lui rend est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la
nature; et ainsi il permet de considérer que, comme un prince chassé de son pays
par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles
dans la révolte publique, de même il semble que Dieu considère avec une bonté
particulière ceux qui défendent aujourd'hui la pureté de la religion et de la
morale, qui est si fort combattue. Mais il y a cette différence entre les rois
de la terre et le Roi des rois, que les princes ne rendent pas leurs sujets
fidèles, mais qu'ils les trou vent tels: au lieu que Dieu ne trouve jamais les
hommes qu'infidèles, et qu'il les rend fidèles quand ils le sont. De sorte qu'au
lieu que les rois ont une obligation insigne à ceux qui demeurent dans leur
obéissance, il arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service de
Dieu lui sont eux-mêmes redevables infiniment. Continuons donc à le louer de
cette grâce, s'il nous l'a faite, de laquelle nous le louerons dans l'éternité,
et prions-le qu'il nous la fasse encore, et qu'il ait pitié de nous et de
l'Église entière, hors laquelle il n'y a que malédiction.
Je prends part aux... persécutés dont vous parlez. Je vois bien que Dieu
s'est réservé des serviteurs cachés, comme il le dit à Élie. Je le prie que nous
en soyons, bien et comme il faut, en esprit et en vérité et sincèrement.
LETTRE IV
Fin d'octobre 1656.
Il me semble que vous prenez assez de part au miracle pour vous mander en
particulier que la vérification en est achevée par l'Église comme vous le verrez
par cette sentence de M. le grand vicaire.
Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups
extraordinaires, qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du
secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec
d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude.
Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n'y aurait point de
mérite à le croire; et s'il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi.
Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu'il veut
engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s'est retiré,
impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la
solitude loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché, sous le voile de la
nature qui nous le couvre, jusque l'Incarnation; et quand il a fallu qu'il ait
paru, il est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il était bien plus
reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s'est rendu
visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la pro messe qu'il fit à ses
apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi
d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les
espèces de l'Eucharistie. C'est ce sacrement que saint Jean appelle dans
l'Apocalypse une manne cachée; et je crois qu'Isaïe le voyait en cet état, lors
qu'il dit en esprit de prophétie: "Véritablement tu es un Dieu caché." C'est là
le dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été
pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit saint Paul, ont reconnu un Dieu
invisible par la nature visible. Les chrétiens hérétiques l'ont connu à travers
son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais de le reconnaître sous
des espèces de pain, c'est le propre des seuls catholiques: il n'y a que nous
que Dieu éclaire jusque-là. On peut ajouter à ces considérations le secret de
l'esprit de Dieu caché encore dans l'Écriture. Car il y a deux sens parfaits, le
littéral et le mystique; et les Juifs s'arrêtant à l'un ne pensent pas seulement
qu'il y en ait un autre et ne songent pas à le chercher; de même que les impies,
voyant les effets naturels, les attribuent à la nature, sans penser qu'il y en
ait un autre auteur; et comme les Juifs, voyant un homme parfait en
Jésus-Christ, n'ont pas pensé à y chercher une autre nature: "Nous n'avons pas
pensé que ce fût lui", dit encore Isaïe; et de même enfin que les hérétiques,
voyant les apparences par faites du pain dans l'Eucharistie, ne pensent pas à y
chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère; toutes
choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent le reconnaître
en tout. Les afflictions temporelles couvrent les maux éternels qu'elles
causent. Prions Dieu de nous le faire reconnaître et servir en tout; et
rendons-lui des grâces infinies de ce que, s'étant caché en toutes choses pour
les autres, il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour
nous.
LETTRE V
Dimanche 5 novembre 1656.
Je ne sais comment vous aurez reçu la perte de vos lettres. Je voudrais bien
que vous l'eussiez prise comme il faut. Il est temps de commencer à juger de ce
qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni
aveugle, et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et
d'erreur. Si vous avez eu ces sentiments, j'en serai bien content, afin que vous
vous en soyez consolée sur une raison plus solide que celle que j'ai à vous
dire, qui est que j'espère qu'elles se retrouveront. On m'a déjà rapporté celle
du 5; et quoique ce ne soit pas la plus importante, car celle de M. du Gas l'est
davantage, néanmoins cela me fait espérer de ravoir l'autre.
Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de ce que je n'avais rien écrit pour
vous; je ne vous sépare point vous deux, et je songe sans cesse à l'un et à
l'autre. Vous voyez bien que mes autres lettres, et encore celle-ci, vous
regardent assez. En vérité, je ne puis m'empêcher de vous dire que je voudrais
être infaillible dans mes jugements; vous ne seriez pas mal si cela était, car
je suis bien content de vous, mais mon jugement n'est rien. Je dis cela sur la
manière dont je vois que vous parlez de ce bon cordelier persécuté, et de ce que
fait le... Je ne suis pas surpris de voir M. N... s'y intéresser, je suis
accoutumé à son zèle, mais le vôtre m'est tout à fait nouveau; c'est ce langage
nouveau que produit ordinairement le coeur nouveau. Jésus-Christ a donné dans
l'Évangile cette marque pour reconnaître ceux qui ont la foi, qui est qu'ils
parleront un langage nouveau et en effet, le renouvellement des pensées et des
désirs cause celui des discours. Ce que vous dites des jours où vous vous êtes
trouvée seule, et la consolation que vous donne la lecture, sont des choses que
M. N... sera bien aise de savoir quand je les lui ferai voir, et ma soeur aussi.
Ce sont assurément des choses nouvelles, mais qu'il faut sans cesse renouveler;
car cette nouveauté, qui ne peut déplaire à Dieu, comme le vieil homme ne lui
peut plaire, est différente des nouveautés de la terre, en ce que les choses du
monde, quelque nouvelles qu'elles soient, vieillissent en durant; au lieu que
cet esprit nouveau se renouvelle d'autant plus qu'il dure davantage. "Notre
vieil homme périt, dit saint Paul, et se renouvelle de jour en jour n, et ne
sera parfaitement nouveau que dans l'éternité, où l'on chantera sans cesse ce
cantique nouveau dont parle David dans les Psaumes de Laudes, c'est-à-dire ce
chant qui part de l'esprit nouveau de la charité.
Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux personnes, que je vois
bien que leur zèle ne se refroidit pas: cela m'étonne, car il est bien plus rare
de voir continuer dans la piété que d'y voir entrer. Je les ai toujours dans
l'esprit, et principalement celle du miracle, parce qu'il y a quelque chose de
plus extraordinaire, quoique l'autre le soit aussi beaucoup et quasi sans
exemple. Il est certain que les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure
de la gloire qu'il prépare en l'autre Aussi, quand je prévois la fin et le
couronnement de son ouvrage par les commencements qui en paraissent dans les
personnes de piété, j'entre en une vénération qui me transit de respect envers
ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue qu'il me semble que
je les vois déjà dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront
le monde avec Jésus-Christ, selon la promesse qu'il en a faite. Mais quand je
viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber, et être au contraire au
nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de la gloire,
et qui laisseront prendre à d'autres par leur négligence la couronne que Dieu
leur avait offerte, je ne puis souffrir cette pensée; et l'effroi que j'aurais
de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir imaginées avec tant
de raison dans l'autre état, me fait détourner l'esprit de cette idée, et
revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il
s'est acquises, et à lui dire pour les deux personnes que vous savez ce que
l'Église dit aujourd'hui avec saint Paul: "Seigneur, achevez vous-même l'ouvrage
que vous-même avez commencé." Saint Paul se considérait souvent en ces deux
états, et c'est ce qui lui fait dire ailleurs: "Je châtie mon corps, de peur que
moi-même, qui convertis tant de peuples, je ne devienne réprouvé." Je finis donc
par ces paroles de Job: "J'ai toujours craint le Seigneur comme les flots d'une
mer furieuse et enflée pour m'engloutir. Et ailleurs: "Bienheureux est l'homme
qui est toujours en crainte."
LETTRE VI
Novembre 1656.
... Pour répondre à tous vos articles, et bien écrire malgré mon peu de
temps.
Je suis ravi que vous goûtez le livre de M. de Laval et les Méditations sur
la grâce; j'en tire de grandes conséquences pour ce que je souhaite.
Je mande le détail de cette condamnation qui vous avait effrayée; cela n'est
rien du tout, Dieu merci, et c'est un miracle de ce qu'on n'y fait pas pis,
puisque les ennemis de la vérité ont le pouvoir et la volonté de l'opprimer.
Peut-être êtes-vous de celles qui méritent que Dieu ne l'abandonne pas, et ne la
retire pas de la terre, qui s'en est rendue si indigne; et il est assuré que
vous servez à l'Église par vos prières, si l'Église vous a servi par les
siennes. Car c'est l'Église qui mérite, avec Jésus-Christ qui en est
inséparable, la conversion de ceux qui ne sont pas dans la vérité; et ce sont
ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées. 3e
loue de tout mon coeur le petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour
l'union avec le pape. Le corps n'est non plus vivant sans le chef, que le chef
sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou de l'autre n'est plus du corps, et
n'appartient plus à Jésus-Christ. •e ne sais s'il y a des personnes dans
l'Église plus attachées à cette unité du corps que ceux que vous appelez nôtres.
Nous savons que toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les
bonnes oeuvres sont inutiles hors de l'Église, et de la communion du chef de
l'Église, qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion, au moins
je prie Dieu de m'en faire la grâce; sans quoi je serais perdu pour jamais
Je vous fais une espèce de profession de foi, et je ne sais pourquoi; mais je
ne l'effacerai pas ni ne recommencerai pas.
M. du Gas m'a parlé ce matin de votre lettre avec autant d'étonnement et de
joie qu'on en peut avoir: il ne sait où vous avez pris ce qu'il m'a rapporté de
vos paroles; il m'en a dit des choses surprenantes et qui ne me surprennent plus
tant. Je commence à m'accoutumer à vous et à la grâce que Dieu vous fait, et
néanmoins je vous avoue qu'elle est toujours nouvelle, comme elle est toujours
nouvelle en effet. Car c'est un flux continuel de grâces que l'Écriture compare
à un fleuve et à la lumière que le soleil envoie incessamment hors de soi, et
qui est toujours nouvelle, en sorte que, s'il cessait un instant d'en envoyer,
toute celle qu'on aurait reçue dis paraîtrait, et on resterait dans l'obscurité
Il m'a dit qu'il avait commencé à vous répondre, et qu'il le transcrirait
pour le rendre plus lisible, et qu'en même temps il l'étendrait. Mais il vient
de me l'envoyer avec un petit billet, où il me mande qu'il n'a pu ni le
transcrire, ni l'étendre; cela me fait croire que cela sera mal écrit. Je suis
témoin de son peu de loisir, et du désir qu'il avait d'en avoir pour vous.
Je prends part à la joie que vous donnera l'affaire des..., car je vois bien
que vous vous intéressez pour l'Église; vous lui êtes bien obligée. Il y a seize
cents ans qu'elle gémit pour vous. Il est temps de gémir pour elle, et pour nous
tout ensemble, et de lui donner tout ce qui nous reste de vie, puisque
Jésus-Christ n'a pris la sienne que pour la perdre pour elle et pour nous
LETTRE VII
Décembre 1656.
Quoi qu'il puisse arriver de l'affaire de..., il y en a assez, Dieu merci, de
ce qui est déjà fait pour en tirer un admirable avantage contre ces maudites
maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part à cela en rendent de grandes
grâces à Dieu, et que leurs parents et amis prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne
tombent pas d'un si grand bonheur et d'un si grand honneur que Dieu leur a
faits. Tous les honneurs du monde n'en sont que l'image; celui-là seul est
solide et réel, et néanmoins il est inutile sans la bonne disposition du coeur.
Ce ne sont ni les austérités du corps ni les agitations de l'esprit, mais les
bons mouvements du coeur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et
de l'esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier: peines et
plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne vie trouveront
des troubles et des inquiétudes en grand nombre. Cela doit consoler ceux qui en
sentent, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu'ils cherchent en est
rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le
véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont
jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu
pour retourner au monde ne le font pas parce qu'ils trouvent plus de douceur
dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce
charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix,
les rend des pénitents du diable, selon la parole de Tertullien: de même on ne
quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ,
si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le
dénuement et dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché. Et ainsi,
comme dit Tertullien, il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une
vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands.
"Priez toujours, dit saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez vous
toujours." C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse
de l'avoir offensé et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor
dans un champ en a une telle joie, que cette joie, selon Jésus-Christ, lui fait
vendre tout ce qu'il a pour l'acheter. "Les gens du monde n'ont point cette joie
a que le monde ne peut ni donner ni ôter", dit Jésus-Christ même. Les
Bienheureux ont cette joie sans aucune tristesse; les gens du monde ont leur
tristesse sans cette joie, et les Chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse
d'avoir suivi d'autres plaisirs, et de la crainte de la perdre par l'attrait de
ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons
travailler sans cesse à nous conserver cette joie qui modère notre crainte, et à
conserver cette crainte qui modère notre joie, et, selon qu'on se sent trop
emporter vers l'une, se pencher vers l'autre pour demeurer debout.
"Souvenez-vous des biens dans les jours d'affliction, et souvenez-vous de
l'affliction dans les jours de réjouissance", dit l'Écriture, jusqu'à ce que la
promesse que Jésus-Christ nous a faite de rendre sa joie pleine en nous, soit
accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas
que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable
piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de
satisfactions, qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement.
C'est une lumière si éclatante, qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui
appartient; et s'il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l'entrée, c'est de
nous qu'elle vient, et non pas de la vertu; car ce n'est pas l'effet de la piété
qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Ôtons
l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la
dévotion, mais à nous-mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre
correction.
LETTRE VIII
Décembre 1656.
Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez du bon succès de
l'affaire dont vous craignez de la vanité. Il y a à craindre partout, car si
elle ne réussissait pas, j'en craindrais cette mauvaise tristesse dont saint
Paul dit qu'elle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui donne la vie.
Il est certain que cette affaire-là était épineuse, et que si la personne en
sort, il y a sujet d'en prendre quelque vanité; si ce n'est à cause qu'on a prié
Dieu pour cela, et qu'ainsi il doit croire que le bien qui en viendra sera son
ouvrage. Mais si elle réussissait mal, il ne devrait pas en tomber dans
l'abattement, par cette même raison qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'il y a
apparence qu'il s'est approprié cette affaire: aussi il le faut regarder comme
l'auteur de tous les biens et de tous les maux, excepté le péché. Je lui
répéterai là-dessus ce que j'ai autrefois rapporté de l'Écriture: "Quand vous
êtes dans les biens, souvenez vous des maux que vous méritez, et quand vous êtes
dans les maux, souvenez-vous des biens que vous espérez." Cependant je vous
dirai sur le sujet de l'autre personne que vous savez, qui mande qu'elle a bien
des choses dans l'esprit qui l'embarrassent, que je suis bien fâché de la voir
en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrais bien l'en
pouvoir soulager; je la prie de ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir
que, comme dit Notre Seigneur, "à chaque jour suffit sa malice."
Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir
regret de nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il
n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut- être jamais.
Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons
user selon Dieu C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées.
Cependant le monde est si inquiet, qu'on ne pense presque jamais à la vie
présente et à l'instant où l'on vit; mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on
est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre
Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendit plus loin que le jour où
nous sommes C'est les bornes qu'il faut garder, et pour notre propre salut, et
pour notre propre repos. Car, en vérité, les préceptes chrétiens sont les plus
pleins de consolations; je dis plus que les maximes du monde.
Je prévois aussi bien des peines et pour cette personne, et pour d'autres, et
pour moi. Mais je prie Dieu, lorsque je sens que je m'engage dans ces
prévoyances, de me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi- même, et
je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé
présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir, auxquelles
bien loin d'être obligé de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne m'y
point arrêter. Ce n'est que faute de savoir bien connaître et étudier le présent
qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir. Ce que je dis là, je le dis pour
moi, et non pas pour cette personne, qui a assurément bien plus de vertu et de
méditation que moi; mais je lui représente mon défaut pour l'empêcher d'y
tomber; on se corrige quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du
bien; et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si
ordinaire, au lieu que le bien est si rare.
LETTRE IX
Dimanche 24 décembre 1656.
Je plains la personne que vous savez dans l'inquiétude où je sais qu'elle
est, et où je ne m'étonne pas de la voir. C'est un petit jour du jugement, qui
ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement
général en causera une générale dans le monde, excepté ceux qui se seront déjà
jugés eux-mêmes, comme elle prétend faire: cette peine temporelle garantirait de
l'éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, qui la souffre et qui se
la rend propre; c'est ce qui doit la consoler. Notre joug est aussi le sien,
sans cela il serait insupportable. "Portez, dit-il, mon joug sur vous." Ce n'est
pas notre joug, c'est le sien, et aussi il le porte. "Sachez, dit-il, que mon
joug est doux et léger." Il n'est léger qu'à lui et à sa force divine. Je lui
voudrais dire qu'elle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien
qui commence d'être en elle, mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer
continuellement; et qu'il faut qu'elle fasse comme un enfant qui est tiré par
des voleurs d'entre les bras de sa mère, qui ne le veut point abandonner; car il
ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient
amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. Tout l'office de l'Avent est bien
propre pour donner courage aux faibles, et on y dit souvent ce mot de
l'Écriture: "Prenez courage, lâches et pusillanimes, voici votre rédempteur qui
vient", et on dit aujourd'hui à Vêpres: "Prenez de nouvelles forces, et
bannissez désormais toute crainte, voici notre Dieu qui arrive, et vient pour
nous secourir et nous sauver."
*********
I. LETTRE A LA
SÉRÉNISSIME REINE DE
SUÈDE
Madame,
Si j'avais autant de santé que de zèle, j'irais moi-même présenter à Votre
Majesté un ouvrage de plusieurs années, que j'ose lui offrir de si loin; et je
ne souffrirais pas que d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le
porter aux pieds de la plus grande princesse du monde Cet ouvrage, Madame, est
une machine pour faire les règles d'arithmétique sans plume et sans jetons.
Votre Majesté n'ignore pas la peine et le temps que coûtent les productions
nouvelles, surtout lorsque les inventeurs veulent les porter eux-mêmes à la
dernière perfection; c'est pourquoi il serait inutile de dire combien il y a que
je travaille à celle-ci; et je ne peux mieux l'exprimer qu'en disant que je m'y
suis attaché avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu'elle devait paraître
un jour devant une personne si auguste. Mais, Madame, si cet honneur n'a pas été
le véritable motif de mon travail, il en sera du moins la récompense, et je
m'estimerai trop heureux si, ensuite de tant de veilles, il peut donner à Votre
Majesté une satisfaction de quelques moments. Je n'importunerai pas non plus
Votre Majesté du particulier de ce qui compose cette machine: si elle en a
quelque curiosité, elle pourra se contenter dans un discours que j'ai adressé à
M. de Bourdelot; j'y ai touché en peu de mots toute l'histoire de cet ouvrage,
l'objet de son invention, l'occasion de sa recherche, l'utilité de ses ressorts,
les difficultés de son exécution, les degrés de son progrès, le succès de son
accomplissement et les règles de son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet
qui me porte à l'offrir à Votre Majesté, ce que je considère comme le
couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais, Madame, que je
pourrai être suspect d'avoir recherché de la gloire en la présentant à Votre
Majesté, puisqu'elle ne saurait passer que pour extraordinaire, quand on verra
qu'elle s'adresse à elle, et qu'au lieu qu'elle ne devrait lui être offerte que
par la considération de son excellence, on jugera qu'elle est excellente, par
cette seule raison qu'elle lui est offerte. Ce n'est pas néanmoins cette
espérance qui m'a inspiré ce dessein. Il est trop grand, Madame, pour avoir
d'autre objet que Votre Majesté même. Ce qui m'y a véritablement porté, est
l'union qui se trouve en sa per sonne sacrée, de deux choses qui me comblent
également d'admiration et de respect, qui sont l'autorité souveraine et la
science solide; car j'ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont
élevés au suprême degré, ou de puissance, ou de connaissance. Les derniers
peuvent, si je ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des
souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu'entre les
conditions; et le pouvoir des rois sur les sujets n'est, ce me semble, qu'une
image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur
lesquels ils exercent le droit de persuader, qui est parmi eux ce que le droit
de commander est dans le gouvernement politique Ce second empire me parait même
d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que
les corps, et d'autant plus équitable, qu'il ne peut être départi et conservé
que par le mérite, au lieu que l'autre peut l'être par la naissance ou par la
fortune. Il faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi; mais,
Madame, que Votre Majesté me permette de le dire, elle n'y est point blessée,
l'un sans l'autre me parait défectueux. Quelque puissant que soit un monarque,
il manque quelque chose à sa gloire, s'il n'a pas la prééminence de l'esprit; et
quelque éclairé que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par la
dépendance Les hommes, qui désirent naturellement ce qui est le plus parfait,
avaient jus qu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain par
excellence. Tous les rois et tous les savants en étaient autant d'ébauches, qui
ne remplissaient qu'à demi leur attente, et à peine nos ancêtres ont pu voir en
toute la durée du monde un roi médiocrement savant; ce chef- d'oeuvre était
réservé pour votre siècle. Et afin que cette grande merveille parût accompagnée
de tous les sujets possibles d'étonnement, le degré où les hommes n'avaient pu
atteindre est rempli par une jeune Reine, dans laquelle se rencontrent ensemble
l'avantage de l'expérience avec la tendresse de l'âge, le loisir de l'étude avec
l'occupation d'une royale naissance, et l'éminence de la science avec la
faiblesse du sexe. C'est Votre Majesté, Madame, qui fournit à l'univers cet
unique exemple qui lui manquait. C'est elle en qui la puissance est dispensée
par les lumières de la science, et la science relevée par l'éclat de l'autorité.
C'est cette union si merveilleuse qui fait que comme Votre Majesté ne voit rien
qui soit au- dessus de sa puissance, elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus
de son esprit, et qu'elle sera l'admiration de taus les siècles qui la suivront,
comme elle a été l'ouvrage de tous les siècles qui l'on précédée. Régnez donc,
incomparable princesse, d'une manière toute nouvelle; que votre génie vous
assujettisse tout ce qui n'est pas soumis à vos armes: régnez par le droit de la
naissance, durant une longue suite d'années, sur tant de triomphantes provinces;
mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute l'étendue de la
terre. Pour. moi, n'étant pas né sous le premier de vos empires, je veux que
tout le monde sache que je fais gloire de vivre sous le second; et c'est pour le
témoigner, que j'ose lever les yeux jusqu'à ma Reine, en lui donnant cette
première preuve de ma dépendance.
Voilà, Madame, ce qui me porte à faire à Votre Majesté ce pré sent, quoique
indigne d'elle. Ma faiblesse n'a pas étonné mon ambition. Je me suis figuré,
qu'encore que le seul nom de Votre Majesté semble éloigner d'elle tout ce qui
lui est disproportionné, elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui est
inférieur; autrement sa grandeur serait sans hommages et sa gloire sans éloges.
Elle se contente de recevoir un grand effort d'esprit, sans exiger qu'il soit
l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette condescendance qu'elle
daigne entrer en communication avec les autres hommes; et toutes ces
considérations jointes me font lui protester avec toute la soumission dont l'un
des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable, que je ne
souhaite rien avec tant d'ardeur que de pouvoir être avoué, Madame, de Votre
Majesté, pour son très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.
II. FRAGMENT D'UNE
LETTRE DE PASCAL AU
PÈRE LALOUERE
11 septembre 1658.
Mon Révérend Père,
Je voudrais que vous vissiez la joie que votre dernière lettre me donne, où
vous dites que vous avez trouvé la dimension du solide sur l'axe tant de la
Cycloïde que de son segment. Je vous supplie de croire qu'il n'y a personne qui
publie plus hautement Les mérites des personnes que moi; mais il faut, à la
vérité, qu'il y ait sujet de le faire; c'est une chose rare, et surtout en ceux
qui font profession des sciences, que d'avoir cette sincérité dont je me vante
et que je ferai bien paraître à votre sujet, car je vous assure que j'ai autant
de joie de publier que vous avez résolu les plus difficiles problèmes de la
Géométrie que j'avais de regret en disant que ceux que vous avez résolus étaient
peu auprès de ceux-là. Il est certain, mon Père, que c'est un grand Problème, et
je souhaite rais fort de savoir par où vous y êtes arrivé; car enfin M. de Rober
val qui est assurément fort habile, a été six ans à le trouver et vous avez la
solution générale dont sa méthode ne donne qu'un cas qui est celui de la
Cycloïde entière.
III. FRAGMENT D'UNE
LETTRE A WREN
13 septembre 1658.
Absentia communis amici nostri D. de Carcavi qui tuas ad me misit Epistolas
causa est cur non ille sed ego, quamvis ignotus, audeam respondere ...
... Unum tibi dicere habeo, scilicet hic receptas esse ab eximio ex vestris
Geometra epistolas in quibus omnium quæ de Cycloide problematum sunt proposita
solutionem tradit. Et ipsi suum ordi nem religiose servandum ab illo die,
scilicet quo recepta fuerunt nempe a decimo die hujus mensis stilo novo. Sic
enim habetur intentio Anonymi proponentis ut, qua die D. de Carcavi excipit
solutionem alicujus, eo die ordo ejus sumatur. Et quidem confor mius fuisset
Anonymi ipsius intentioni ut per Notarios Parisienses attestatio facta fuisset
quam per Oxonienses. Parisienses enim fidem facerent receptionis D. de Carcavi,
unde ordo sumitur; Oxonienses vero nihil ad hoc facere possunt... Qui publico
instru mento ante præstitutum tempus illustrissimo D. de Carcavi signi
ficaverit, id est, per Notarios Parisienses, per extraneos enim nihil
significari potest D. de Carcavi; et in hoc est aliquantulum plus gratiæ in
Gallos quam in alios Geometras; sic autem voluit Ano nymus, suae legis dominus;
itaque, quidquid ante Calendas Octob. ad D. de Carcavi mittetur, ordinem
obtinebit; quod autem postea, non recipietur, quamvis probaretur actum fuisse
ante Calendas Octobris; sigmficatio enim facta ad D. Carcavi, seu ejus receptio,
sola valet ad ordinem præmu. Et si quis e regione magis remota jam mittat
solutionem actam ante 29 Augusti (qua die acta est solutio vestri dicti
Geometræ), ipsa, quamvis prior, posterior habebitur, utpote posterius recepta.
IV. FRAGMENT D'UNE
LETTRE AU PÈRE
LALOUERE
18 septembre 1658.
Mon très Révérend Père,
Je ne puis vous témoigner combien nous avons d'impatience de voir le biais
par où vous vous êtes pris à trouver les solides de la Cycloïde sur l'axe.
J'avais eu tort de craindre qu'il y eût erreur à votre calcul. Il n'y en a
point. Je l'ai vérifié... Pour revenir à vous, mon R. Père, je ne serai point en
repos que vous ne m'ayez fait la grâce de me mander par où vous êtes venu à ces
solides de la Cycloïde. J'en ai une grande curiosité....
V. LETTRE A HUYGENS
De Paris le 6 janvier 1659.
Monsieur,
J'ai reçu le présent que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, et qui m'a
été rendu par un gentilhomme français qui m'a fait le récit de la manière la
plus obligeante et la plus civile du monde dont vous l'aviez reçu chez vous. Il
m'a dit même qu'il n'était point connu de vous, et que c'était sur moi que toute
cette obligation retombait. Je vous assure, Monsieur, que j'en ai eu une
surprise et une joie extrêmes, car je ne pensais pas seulement que mon nom fût
venu jusqu'à vous, et j'aurais borné mon ambition à avoir une place dans votre
mémoire. Cependant on me veut faire croire que j'en ai même dans votre estime.
Je n'ose le croire, et je n'ai rien qui le vaille, mais j'espère quel vous m'en
accorderez dans votre amitié, puisqu'il est certain que, si on peut la mériter
par l'estime et le respect qu'on a pour vous, je la mérite autant qu'homme du
monde. Je suis rempli de ces sentiments là pour vous, et votre dernière
production n'a pas peu ajouté aux autres. Elle est en vérité digne de vous, et
au dessus de tout autre. J'en ai été un des premiers admirateurs. Et j'ai cru
qu'on en verrait de grandes suites.
Je voudrais bien avoir de quoi vous rendre. Mais j'en suis bien incapable.
Tout ce que je puis est de vous envoyer autant qu'il vous plaira d'exemplaires
du traité de la Roulette où l'Anonyme a résolu les problèmes qu'il avait lui
même proposés. Je ne vous en mets ici que quelques avant coureurs, car le paquet
serait trop gros pour la poste Je m'informerai de nos libraires de la voie qu'il
faut tenir pour en envoyer commodément. Ne croyez pas, Monsieur, que je prétende
par là m'acquitter de ce que je vous dois; ce n'est au contraire que pour vous
témoigner que je ne le puis faire, et que c'est véritablement de tout mon coeur
que je ressens la grâce que vous m'avez faite en la personne de ce gentilhomme.
Car, encore qu'il vaille bien mieux que moi, néanmoins comme vous ne le
connaissiez pas, je me charge de tout et vous vous êtes acquis par là l'un et
l'autre. Assurez vous en pleinement et que je serai toute ma vie Monsieur
Votre très humble et obéissant serviteur,
PASCAL.
Monsieur,
Monsieur de HUGUENS
à la Haye.
VI. LETTRE A FERMAT
Monsieur,
Vous êtes le plus galant homme du monde, et je suis assurément un de ceux qui
sais le mieux reconnaître ces qualités-là et les admirer infiniment, surtout
quand elles sont jointes aux talents qui se trouvent singulièrement en vous:
tout cela m'oblige à vous témoigner de ma main ma reconnaissance pour l'offre
que vous me faites, quelque peine que j'aie encore d'écrire et de lire moi-même:
mais l'honneur que vous me faites m'est si cher, que je ne puis t}op me hâter
d'y répondre. Je vous dirai donc, monsieur, que, si j'étais en santé, je serais
volé à Toulouse, et que je n'aurais pas souffert qu'un homme comme vous eût fait
un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez
celui de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait
pas cette qualité-là qui m'aurait attiré; mais que je me figure tant d'esprit et
d'honnêteté en votre conversation, que c'est pour cela que je vous
rechercherais. Car pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le
plus haut exercice de l'esprit; mais en même temps je la connais pour si mutile,
que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile
artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde; mais enfin ce n'est
qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non
pas l'emploi de notre force: de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la
géométrie, et je m'assure fort que vous êtes fort de mon humeur. Mais il y a
maintenant ceci de plus en moi, que je suis dans des études si éloignées de cet
esprit-là, qu'à peine me souviens-je qu'il y en ait. Je m'y étais mis, il y a un
an ou deux, par une raison tout à fait singulière, à laquelle ayant satisfait,
je suis au hasard de ne jamais plus y penser, outre que ma santé n'est pas
encore assez forte; car je suis si faible que je ne puis marcher sans bâton, ni
me tenir à cheval. Je ne puis même faire que trois ou quatre lieues au plus en
carrosse; c'est ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deux jours. Les
médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon pour le mois de septembre, et je suis
engagé autant que je puis l'être, depuis deux mois, d'aller de là en Poitou par
eau jusqu'à Saumur, pour demeurer jusqu'à Noël avec M. le duc de Roannez,
gouverneur de Poitou, qui a pour moi des sentiments que je ne vaux pas. Mais
comme je passerai par Orléans en allant à Saumur par la rivière, si ma santé ne
me permet pas de passer outre, j'irai de là à Paris. Voilà, monsieur, tout
l'état de ma vie présente, dont je suis obligé de vous rendre compte, pour vous
assurer de l'impossibilité où je suis de recevoir l'honneur que vous daignez
m'offrir, et que je souhaite de tout mon coeur de pouvoir un jour reconnaître,
ou en vous, ou en messieurs vos enfants, auxquels je suis tout dévoué ayant une
vénération particulière pour ceux qui portent le nom du premier homme du monde.
Je suis, etc. PASCAL.
De Bienassis, le 10 août 1660.
VII A LA MARQUISE DE
SABLÉ
Encore que je sois bien embarrassé, je ne puis différer davantage à vous
rendre mille grâces de m'avoir procuré la connaissance de M. Menjot, car c'est à
vous sans doute, madame, que je la dois. Et comme je l'estimais déjà beaucoup
par les choses que ma soeur m'en avait dites, je ne puis vous dire avec combien
de joie j'ai reçu la grâce qu'il m'a voulu faire. Il ne faut que lire son épître
pour voir combien il a d'esprit et de jugement; et quoique je ne sois pas
capable d'entendre le fond des matières qu'il traite dans son livre, je vous
dirai néanmoins, madame, que j'y ai beaucoup appris par la manière dont il
accorde en peu de mots l'immatérialité de l'âme avec le pouvoir qu'a la matière
d'altérer ses fonctions et de causer le délire. J'ai bien de l'impatience
d'avoir l'honneur de vous en entretenir.
------------------------- FIN DU FICHIER pascaldiv1 --------------------------------